lundi 29 avril 2013

L'abandon du Québec français par le PLQ et la CAQ


Le projet de loi 14 est moribond. Les libéraux contestent le principe même de cet effort de renforcement de la Loi 101, les caquistes projettent plutôt de l’édenter article par article, et le gouvernement Marois n’a pas suffisamment de députés pour en assurer l’adoption. À la fin, au rythme où vont les choses, seules survivront quelques vagues intentions sans conséquences. Et derrière cette levée de boucliers de l’Opposition se profile une tendance, de plus en plus perceptible, vers l’abandon tout court du projet historique d’un Québec français.

Dans une déclaration conjointe, le nouveau chef libéral, Philippe Couillard, et le porte-parole libéral pour la Charte de la langue française, Marc Tanguay, n’y vont pas de main morte. « Le bilinguisme, déclarent-ils, n’est pas une menace, mais un atout essentiel auquel tous les jeunes Québécois doivent avoir accès. » Outre le fait que MM. Couillard et Tanguay ne semblent pas comprendre la réelle différence entre un bilinguisme/plurilinguisme individuel enrichissant et le bilinguisme collectif comme signe d’assimilation d’une société, leur message est clair : l’anglais est « essentiel » et « tous » les jeunes Québécois francophones doivent l’apprendre…

Ce que le Parti libéral propose donc, si ses intentions se réalisent, c’est l’évolution vers un Québec carrément bilingue, où la notion du français langue commune perdra graduellement toute utilité. Pourquoi chercherait-on à promouvoir le français comme langue de travail, ou à l’exiger comme langue d’affichage, si tous les francophones peuvent bien se débrouiller en anglais ? Et si tous les francophones du Québec apprennent un jour l’anglais comme le souhaitent MM. Couillard et Tanguay, qu’en concluront alors les allophones et anglophones québécois ? Qu’au fond, il n’est plus vraiment nécessaire de connaître le français… même au Québec.

Le chef de la Coalition Avenir Québec, François Legault, a beau sermonner les libéraux – avec raison – sur leur manque d’ardeur à défendre la langue française, son parti partage avec le PLQ un appui enthousiaste au projet d’anglais intensif à l’école primaire ; le refus d’une remise en question du statut bilingue de certaines municipalités ; l’opposition à la francisation obligatoire de petites entreprises ; l’appui au droit des militaires francophones d’angliciser leurs enfants au Québec ; et la protection de l’accès des francophones aux cégeps de langue anglaise, entre autres. De fait, après lecture de la liste de conditions posées par la CAQ pour un « appui » au projet de loi 14, il ne reste pas grand-chose du projet de loi 14.

L’argument avancé ici ne vise pas à défendre le libellé, ou même l’efficacité éventuelle des mesures proposées par le gouvernement de Mme Marois dans le projet de loi 14. Comme tout projet législatif, il mérite sans doute d’être scruté. Il peut être modifié et/ou amélioré. Non, ce qui inquiète, dans le refus catégorique des libéraux et dans l’opposition pointilleuse de la CAQ, c’est la perception de l’abandon de l’objectif de base, soit celui d’assurer la pérennité du français langue commune dans le seul territoire nord-américain où les francophones restent majoritaires...

samedi 20 avril 2013

Données linguistiques du recensement 2011 : quelques comparaisons intéressantes...

Qu'ont en commun les villes québécoises de Montréal, Laval, Gatineau, Brossard, Vaudreuil-Dorion et Pontiac, et les municipalités ontariennes de Hawkesbury, Clarence-Rockland, Kapuskasing, Alfred-Plantagenet, Champlain et Nipissing-Ouest? Elles ont toutes une majorité francophone, et dans chacune de ces localités, le recensement de 2011 démontre que la dynamique linguistique favorise l'anglais... À certains endroits, cela s'explique par l'assimilation directe de francophones, ailleurs par la force d'attraction qu'exerce l'anglais auprès des allophones. Peu importe, le résultat final reste le même...

Oui, je sais que c'est plate, analyser des colonnes de statistiques, mais les régions dont je parle ici comprennent certains des coins les plus francophones de l'Ontario, ainsi que trois des quatre plus grandes villes du Québec (Montréal, Laval et Gatineau). Si ces régions s'anglicisent, il n'y aura plus grand espoir pour le reste... Partout, une comparaison des données sur la langue d'usage (la langue la plus souvent parlée à la maison) et sur la langue maternelle (la première langue apprise et encore comprise) indique des gains substantiels de l'anglais, alors que le français oscille entre des reculs inquiétants et des gains très modestes.

Quant aux données sur la connaissance des langues officielles, elles sont également révélatrices car elles permettent de savoir - pour les deux langues officielles seulement - le nombre d'individus qui ne parlent que le français, qui ne parlent que l'anglais, ou qui parlent l'anglais et le français. Ces données font abstraction des langues non officielles. Par exemple, le bilingue arabe-français sera compté comme un unilingue francophone, le bilingue arabe-anglais comme un unilingue anglophone et le plurilingue arabe-français-anglais comme un bilingue français-anglais. Cela a de l'importance pour la grande région montréalaise surtout, où il existe de fortes concentrations d'allophones.

L'Ontario

Prenons les municipalités ontariennes une à une. D'abord celles de l'Est ontarien, situées toutes entre Ottawa et la frontière québécoise au sud de la rivière des Outaouais :

* Clarence-Rockland (pop. totale 22 905). La plus rapprochée des banlieues est d'Ottawa, elle compte 63,9% de francophones selon la langue maternelle, mais seulement 57,4% parlent français le plus souvent à la maison. Les anglophones, près du tiers selon la langue maternelle (31,2%), passent à près de 39% avec la langue d'usage. Connaissance des langues officielles : français seulement (9,3%), anglais seulement (21,6%), bilingues (69%). Cela signifie que dans une ville à 64% francophone, 78% des gens connaissent le français, alors que 90,6% connaissent l'anglais. Tirez vos propres conclusions...

* Champlain (pop. totale 8 515). Région davantage rurale à l'est de Clarence-Rockland. Répartition des francophones : 61,4% selon la langue maternelle, 57,8% selon la langue d'usage. Les anglophones : 34,2% (langue maternelle), 39,5% (langue d'usage). Langues officielles : français seulement (12,6%), anglais seulement (20,3%), bilingue (66,9%). Encore une fois, la minorité anglophone reste largement unilingue anglaise, tandis que la majorité francophone est massivement bilingue et s'anglicise lentement.  Proportion de la population qui connaît le français : 79,5%; qui connaît l'anglais : 87,2%.

* Alfred-Plantagenet (pop. totale 9 025). Région largement rurale entre Champlain et Hawkesbury. Répartition des francophones : 75,3% selon la langue maternelle, 72% selon la langue d'usage. Les anglophones : 20,6% (langue maternelle), 25,5% (langue d'usage). Langues officielles : français seulement (18,2%), anglais seulement (14,3%), bilingue (67,4%). Proportion de la population qui connaît le français : 85,6%; qui connaît l'anglais : 81,7%. Même ici, assez loin de la capitale, avec une très forte majorité francophone, il y a érosion du français et une majorité d'anglophones reste unilingue.

* Hawkesbury (pop. totale 10 350). Seule ville ontarienne de 10 000 personnes ou plus qui reste majoritairement et solidement francophone. Répartition des francophones : 78,6% selon la langue maternelle, 76,8% selon la langue d'usage. Les anglophones : 15,3% (langue maternelle), 18,5% (langue d'usage). Langues officielles : français seulement (23,3%), anglais seulement (9,3%), bilingue (67,3%). Proportion de la population qui connaît le français : 90,6%; qui connaît l'anglais : 76,6%. Même dans ce milieu fortement francophone, l'anglais enregistre de légers gains...

Allons maintenant faire un virage vers le Nord ontarien, pour examiner deux municipalités :

* Nipissing-Ouest (comprend Sturgeon Falls) (pop. totale 13 970). Région entre Sudbury et North Bay. Répartition des francophones : 63,4% selon la langue maternelle, 54,5% selon la langue d'usage. Les anglophones : 33% (langue maternelle), 42,6% (langue d'usage). Langues officielles : français seulement (5%), anglais seulement (26,7%), bilingue (68,3%). Proportion de la population qui connaît le français : 73,3%; qui connaît l'anglais : 95%. Les indications sont alarmantes. Cette région s'anglicise rapidement avec une population francophone presque totalement bilingue et une minorité anglophone à majorité unilingue anglaise.

* Kapuskasing (pop. totale 8 045). Petite ville située sur la route 11 entre Cochrane et Hearst. Répartition des francophones : 67,9% selon la langue maternelle, 59,1% selon la langue d'usage. Les anglophones : 27,1% (langue maternelle), 37% (langue d'usage). Langues officielles : français seulement (8,1%), anglais seulement (19,8%), bilingue (72%). Proportion de la population qui connaît le français : 80,1%; qui connaît l'anglais : 91,8%. À peine moins alarmant qu'à Nipissing-Ouest, et tendance identique...

Le Québec

* Montréal (pop. totale 1 627 945). Répartition des francophones : 50,3% selon la langue maternelle, 54,4% selon la langue d'usage. Les anglophones : 12,7% (langue maternelle), 19,7% (langue d'usage). Langues officielles : français seulement (31,1%), anglais seulement (10,3%), bilingue (55,8%). Proportion de la population qui connaît le français : 86,9%; qui connaît l'anglais : 66,1%. Le français fait des gains auprès des allophones, mais beaucoup moins que l'anglais... La force d'attraction de l'anglais reste supérieure.

* Laval (pop. totale 397 570). Répartition des francophones : 60,8% selon la langue maternelle, 65,2% selon la langue d'usage. Les anglophones : 7% (langue maternelle), 12,9% (langue d'usage). Langues officielles : français seulement (36,6%), anglais seulement (5%), bilingue (56,5%). Proportion de la population qui connaît le français : 93,1%; qui connaît l'anglais : 61,5%. Même dans une ville où les anglophones sont une toute petite minorité, l'anglais conserve une force d'attraction supérieure au français chez les allophones.

* Brossard (pop. totale 78 830). Répartition des francophones : 47,4% selon la langue maternelle, 50,5% selon la langue d'usage. Les anglophones : 12% (langue maternelle), 17,2% (langue d'usage). Langues officielles : français seulement (23,2%), anglais seulement (11,2%), bilingue (61,6%). Proportion de la population qui connaît le français : 84,8%; qui connaît l'anglais : 72,8%. Même constatation qu'à Montréal et Laval.

* Vaudreuil-Dorion (pop. totale 33 105). Répartition des francophones : 64,2% selon la langue maternelle, 63,7% selon la langue d'usage. Les anglophones : 19,6% (langue maternelle), 25,3% (langue d'usage). Langues officielles : français seulement (27,3%), anglais seulement (9%), bilingue (63%). Proportion de la population qui connaît le français : 90,3%; qui connaît l'anglais : 72%. Ici, au chapitre de la langue d'usage, seul l'anglais enregistre des gains. Légère régression du français.

* Gatineau (pop. totale 263 255). Répartition des francophones : 77,2% selon la langue maternelle, 78,1% selon la langue d'usage. Les anglophones : 11% (langue maternelle), 13,4% (langue d'usage). Langues officielles : français seulement (28,9%), anglais seulement (6,5%), bilingue (64%). Proportion de la population qui connaît le français : 93,9%; qui connaît l'anglais : 70,5%. La ville la plus bilingue du Québec... Croissance plus rapide de l'anglais langue d'usage. Malgré tout, avec la proximité d'Ottawa, ce pourrait être pire...

* Pontiac (pop. totale 5 625). Petite localité à l'ouest de Gatineau, à l'entrée de la grande région du Pontiac. Répartition des francophones : 55,7% selon la langue maternelle, 51,7% selon la langue d'usage. Les anglophones : 39,1% (langue maternelle), 44,9% (langue d'usage). Langues officielles : français seulement (13%), anglais seulement (23,7%), bilingue (63,2%). Proportion de la population qui connaît le français : 76,2%; qui connaît l'anglais : 86,9%. Ici, la dynamique linguistique ressemble davantage à celle de l'Ontario...


Quelques conclusions qui me paraissent évidentes.

* La « bilinguisation » massive des francophones entraîne des transferts linguistiques vers l'anglais, en Ontario comme au Québec.
* Partout, une proportion plus qu'appréciable des anglophones demeure unilingue. Ils ont partout la possibilité de vivre en anglais, même très minoritaires, en Ontario comme au Québec.
* La force d'attraction de l'anglais reste supérieure à celle du français, même au Québec, auprès des allophones.












jeudi 18 avril 2013

Les Franco-Ontariens : plus de 600 000 ou moins de 300 000 ?

La manchette du Droit d'hier matin, en page 5, se lisait comme suit ce matin : « Combien compte-t-on de Franco-Ontariens ? » Bonne question, et qui appelle, semble-t-il, plus d'une réponse. Le Commissariat aux services en français de la province, ayant adopté une définition qu'il dit plus « inclusive », fixe à 611 500 le nombre de « francophones » en Ontario (4,8% de la population totale). Soit dit en passant, cela appelle une autre question, sans réponse cependant : un francophone en Ontario est-il un « Franco-Ontarien », du moins au sens où l'on entend généralement ce terme ?

À Statistique Canada, dont les données du plus récent recensement (2011) constituent l'assise de tous ces calculs, Jean-Pierre Corbeil, directeur adjoint de la Section des statistiques linguistiques, met en doute, la définition « inclusive » ontarienne. Selon lui, elle inclut des gens qui ne parlent plus le français et exclut des personnes de personnes, de langues maternelles diverses, qui comprennent et utilisent fréquemment le français, au travail par exemple. L'impression laissée par M. Corbeil, c'est que le chiffre de 611 500 est trop élevé.

Puisque compter les têtes fait partie de la culture humaine depuis toujours et que les statistiques linguistiques restent primordiales dans un pays comme le Canada, ainsi que dans chacune de ses provinces y compris le Québec, il y a certainement lieu d'approfondir et d'interpréter les questions d'ordre identitaire de nos recensements quinquennaux. Je doute cependant qu'on puisse en arriver à une combinaison satisfaisante de données permettant de fixer avec suffisamment de précision le nombre de « vrais » francophones dans une localité, une région ou une province entière.

Jusqu'à 1961, au-delà de la connaissance des langues officielles, le recensement du Canada fournissait deux données principales de base : l'origine ethnique et la langue maternelle (première langue apprise et encore comprise) des répondants. Puisqu'on parle des Franco-Ontariens, il y avait alors (en Ontario, en 1961), 647 000 personnes d'origine française (plus de 10% de la population) et 425 000 personnes de langue maternelle française (6,8% de la population ontarienne). Pour obtenir le taux d'assimilation ou le taux de persévérance, selon le point de vue, on divisait le second par le premier, pour en arriver à l'anglicisation d'un peu plus du tiers des effectifs franco-ontariens d'origine.

Tout cela a cessé avec le recensement de 1971, alors que Statistique Canada a introduit pour la première fois une question sur la langue d'usage (la langue la plus souvent parlée à la maison). L'origine ethnique devenant de plus en plus brouillée et, par conséquent, de moins en moins pertinente, la langue maternelle est devenue la référence pour établir le nombre de francophones, et la langue d'usage le repère pour mesurer les taux d'assimilation ou de persévérance. Les générations déjà anglicisées (le tiers de tous les individus d'origine ethnique française) ont été rayées de la carte et comptées tout simplement comme des anglophones.

Au dernier recensement, celui de 2011, l'Ontario comptait 493 300 personnes de langue maternelle française (3,9% de la population totale) et 284 115 personnes ayant le français comme langue d'usage (2,2% de la population totale). Sans doute pour apporter des raffinements à ces chiffres bruts, mais aussi pour dresser un bilan moins sombre d'une francophonie minoritaire en déclin, Statistique Canada a ajouté au fil des ans d'autres questions à ses recensements pour inclure les individus qui ont plus d'une langue maternelle, plus d'une langue d'usage, ainsi que la PLOP (première langue officielle parlée). En jouant avec ces données, ainsi qu'avec la connaissance des langues officielles, on peut arriver à des résultats fort variables...

Au fond, aucune donnée ne permet de dresser un portrait satisfaisant. Des dizaines de milliers d'individus de langue maternelle française en Ontario utilisent à peu près seulement l'anglais, même s'ils comprennent toujours le français. À cet égard, la langue d'usage semble une donnée plus fiable mais encore là, bien des gens qui parlent surtout l'anglais à domicile restent de vrais francophones. En fin de compte, toutes ces données ne nous disent rien des habitudes de vie des répondants au recensement.

Ces Franco-Ontariens (est-ce la majorité?) qui lisent les quotidiens de langue anglaise, écoutent la radio et la télé surtout ou exclusivement en anglais, en plus de travailler dans un environnement anglophone, jusqu'à quel point ont-ils toujours une réalité francophone? La majorité des jeunes Franco-Ontariens ont un conjoint de langue anglaise, et la grande majorité des enfants de ces couples ne parleront que l'anglais... Sur le plan identitaire, une forte proportion des Franco-Ontariens se voient déjà plus comme des « bilingues » que des francophones (près de 90% sont effectivement bilingues), comme ayant donc une double identité. Dans les écoles françaises, à Ottawa, il faut faire la discipline pour obliger les ados francophones à parler français à l'extérieur des salles de classe...

Cela ne signifie pas que ces gens soient irrécupérables pour la francophonie. Mais rien n'indique que la tendance actuelle puisse se renverser à court ou moyen terme. Au contraire, elle semble s'intensifier même s'il continue d'exister un potentiel intéressant de pénétration pour la culture française chez les Anglo-Ontariens (près d'un million d'entre eux comprennent et parlent français...).

Alors mon impression, c'est que dans le contexte actuel, les chiffres sur la langue d'usage traduisent davantage la réalité francophone que ceux sur la langue maternelle, et que la définition « inclusive » de l'Ontario manque très nettement de réalisme comme unité de mesure de la francophonie ontarienne. Et si l'on veut vraiment sauver ce qui reste et commencer à rebâtir sur du solide, mieux vaut s'appuyer sur une analyse réaliste.








mardi 16 avril 2013

Minorités francophones : l'indifférence suicidaire de trop de Québécois

Les minorités francophones de l'Ontario, de l'Ouest et de l'Acadie intéressent peu les Québécois... Que l'on soit fédéraliste ou pas, indépendantiste ou pas, on se préoccupe assez peu du sort des « frères exilés ». Au-delà des frontières du Québec, sauf peut-être pour l'activité politique dans la capitale fédérale ou quelques crises linguistiques majeures, l'actualité liée à la francophonie ne mérite dans les médias québécois que de très occasionnels entrefilets.

Quand on est éditorialiste en Outaouais, issu de l'Ontario français par surcroit, on entend d'une oreille un peu plus attentive les appels de ceux qu'on nomme, parfois ignominieusement, les « Francos ». Et on est davantage préoccupé - frustré serait le mot plus juste - par le silence médiatique qui enrobe la lente et douloureuse érosion de ces collectivités francophones. C'est comme si elles n'existaient pas, et comme si ce qui leur arrive ne comportait pas d'enseignements pour le Québec français.

Si les Québécois étaient mieux renseignés sur le combat des Franco-Ontariens pour éliminer les écoles bilingues et sur l'effet dévastateur du bilinguisme collectif, étape vers l'assimilation des minorités, il n'y aurait pas eu l'engouement qu'on a constaté (même chez certains péquistes) pour l'anglais intensif en 6e année, et les francophones n'auraient pas été aussi prompts à vouloir que toute la jeune génération acquière une connaissance de l'anglais... L'importance du bassin d'unilingues français (présentement autour de 4 millions au Québec) constitue un barème incontournable de la vitalité de notre nation francophone et l'un des fondements de l'argument en faveur du français langue commune.

Ce qui est arrivé aux francophones hors-Québec depuis la Confédération doit servir d'avertissement aux Québécois, particulièrement dans les régions comportant de fortes proportions d'anglophones ou d'allophones anglicisés, comme Montréal, ainsi que dans certaines régions frontalières, telles l'Outaouais et le sud/sud-ouest de la métropole. Les arguments qui ont servi à promouvoir les droits des minorités de langue française dans les autres provinces sont exactement les mêmes qui servent à promouvoir l'unilinguisme français au Québec et le renforcement de la Loi 101. Même la Cour suprême du Canada a reconnu cette logique dans quelques causes célèbres.

Le sort que les majorités anglophones ont réservé à leurs concitoyens de langue française depuis 1867, et les réactions souvent intolérantes et haineuses d'une fraction importante du public anglophone contemporain, doivent faire comprendre aux Québécois l'importance de s'affirmer comme majorité et de jeter les bases d'un cadre qui assurera que dans un avenir pas trop lointain, ils ne seront pas eux-mêmes à risque de devenir minoritaires chez eux. Ce qui les attend, les minorités des autres provinces l'ont déjà subi et en portent des conséquences indélébiles.

Que cela passe ou non par l'indépendance politique ou quelque forme de souveraineté-association reste à déterminer, l'avenir le dira. Mais une chose est sûre : cela passe par un Québec unilingue français. Sans cet unique espace francophone en Amérique du Nord, le combat des minorités hors-Québec, à l'exception de régions limitrophes ontariennes et acadiennes, est voué à l'échec. Les combattants vieillissent, et la relève se fait de plus en plus rare. Ce qui est perturbant, c'est que la résistance ramollit aussi au Québec...

Un jour, quand quelques générations successives de Québécois francophones-devenus-tous-bilingues auront graduellement adopté l'anglais comme langue commune, peut-être dira-t-on à leur sujet ce que l'auteur franco-ontarien Omer Latour (décédé en 1978, et cité récemment dans le livre Le ciel peut donc attendre, de Jules Tessier) écrivait au sujet de son patelin natal, Cornwall : « Dieu merci, le combat est presque fini. L'assimilation totale apporte enfin le repos et la paix à tous ces gens obscurs qui ont lutté dans un combat par trop inégal. Vous me demandez pourquoi ils sont morts? Je vous demande comment ils ont fait pour résister si longtemps. »




mercredi 10 avril 2013

Jules Tessier: une lecture douloureuse, nécessaire

Dans sa version de « J'suis Québécois » sur l'album « Poèmes et chants de la résistance » (Vol. 2), Georges Dor chante : « Quand on est Québécois une fois, on est Québécois pour tout l'temps, comme un Noir est noir, pour la vie... ». Ces paroles m'ont souvent intriguées, moi qui suis Québécois d'adoption, né Franco-Ontarien dans un petit quartier autrefois francophone de la capitale fédérale.

Puis, hier soir, en lisant le chapitre « Cornwall (Ontario): là où ça fait mal » dans le nouvel essai « Le ciel peut donc attendre » de Jules Tessier*, évoquant les douloureuses transitions que provoquent l'anglicisation graduelle d'une communauté francophone hors-Québec, j'ai compris toute la portée des propos du regretté chansonnier québécois. J'avais beau avoir quitté l'Ontario depuis 1975 (à l'âge de 29 ans), je l'avais encore dans les tripes. Le chapitre de Jules Tessier a ravivé des émotions que j'ai parfois voulu enterrer depuis près de 38 ans... apparemment sans trop de succès.

Je ressentais physiquement, pêle-mêle, des souvenirs de mon enfance, de mon adolescence et de ma vie de jeune adulte aux prises avec les conflits identitaires qu'entraîne le statut de minoritaire au sein d'une majorité hostile et, parfois, ouvertement raciste. L'obligation de suivre la moitié de mes cours en anglais dans une école primaire française bilingue; mes parents s'endettant pour nous inscrire à une école secondaire privée « bilingue » où la majorité des élèves étaient francophones mais où la minorité anglophone dominait (il fallait faire preuve de « charité chrétienne » et accepter de parler anglais aux élèves anglophones...); la fréquentation d'une université « bilingue » où les francophones perdaient du terrain d'année en année...

Je me revoyais, enfant, être obligé de baragouiner l'anglais au dépanneur que la famille Bissonnette avait vendu à un étranger qui ne parlait qu'une des langues officielles du pays... pas la mienne. Je me souviens quand, l'estomac noué, on demandait en hésitant des billets d'autobus en français, espérant ne pas pas être foudroyé du regard (ou pire) par un chauffeur unilingue anglais... Quand, nous entendant parler français, des petits Anglos nous traitaient avec mépris de frogs... et que nous gardions le silence... Quand un élève d'école secondaire anglophone m'a lancé « Speak white », une expression alors nouvelle pour moi... Quand on s'apercevait qu'un nombre croissant de nos amis et parents francophones parlaient de plus en plus anglais entre eux...

Je me suis souvenu d'un « déjeuner-causerie » de notre section paroissiale de l'AJFO (Association de la jeunesse franco-ontarienne) - je n'avais que 16 ou 17 ans - quand Séraphin Marion, un vieux patriote franco-ontarien, nous avait proposé de déménager au Québec. Que pour lui et les autres vieux, c'était trop tard, qu'ils lutteraient jusqu'au dernier contre l'assimilation mais que ce serait une lutte perdante. Mais nous, les jeunes, pouvions pousser de nouvelles racines sur l'autre rive de l'Outaouais. Nous ne l'avons pas cru...

Quelques années plus tard, ayant entamé des études universitaires et milité pendant quelques années dans des mouvements franco-ontariens, se posa la question des célébrations du centenaire de la Confédération en 1967... Quelques-uns d'entre nous plaidions pour une protestation contre ces célébrations sous le thème « Cent ans d'injustice », parce que les droits des Franco-Ontariens avaient été bafoués depuis 1867... On s'est fait traiter de séparatistes... et plusieurs le sont devenus... Confrontés à la réalité d'une anglicisation massive de notre génération (et à un moindre degré des précédentes) et voyant l'état de résignation dans lequel s'étaient incrustés plusieurs dirigeants franco-ontariens de l'époque, certains ont décidé de tourner la page...

En lisant Jules Tessier, j'ai repensé à tout ça... et j'ai eu la certitude que peu importe les changements de cap et les convictions qui nous mènent ailleurs, au Québec dans mon cas, « quand on est Franco-Ontarien une fois, on est Franco-Ontarien pour tout l'temps, comme un Noir est noir, pour la vie... »... J'ai 66 ans et je dis souvent que je n'ai pas que la dernière de ces années, que je les ai toutes. Hier soir, en lisant Jules Tessier, j'avais de nouveau 8 ans, 15 ans, 20 ans, 25 ans... et les expériences que l'on vit, du moins celles qui ont de l'importance, restent avec nous jusqu'à la fin...

Ce chapitre de Jules Tessier est une clé qui ouvre bien des portes sur le passé, le présent et l'avenir. Une lecture recommandée pas seulement pour les Franco-Ontariens... mais pour les Québécois aussi, qui pourraient un jour subir le sort de leurs frères culturels hors-Québec. Un des auteurs cités par M. Tessier, Pierre Albert (auteur et poète du Nord ontarien), écrivait en 1992 : « Un jour, prédit le dernier des Franco-Ontariens, il y aura peut-être le dernier des Québécois. »


* Jules Tessier, Le ciel peut donc attendre, Essai, Les Éditions de la Francophonie, 2013.

lundi 8 avril 2013

Ce qu'ils disent du français et des Québécois...

Il faut admirer les efforts de Graham Fraser, Commissaire fédéral aux langues officielles, quand il tente de convaincre les Anglo-Canadiens de l'attrait et de l'utilité du français. Et même si je ne doute pas qu'il rejoigne un auditoire comptant de nombreux francophiles, il me semble que les réactions sont de plus en plus souvent négatives et carrément haineuses.

À preuve le lettre qu'il a signée dans le Globe and Mail de Toronto, ce matin, intitulée « In  Canada, French is a language of ambition, not decline » (). Cette lettre a suscité environ 150 commentaires durant la journée. Et n'oublions pas de rappeler que le Globe est le journal pancanadien le plus prestigieux, lu par l'élite anglo-canadienne...

Voici un échantillon de commentaires (les soulignés sont de moi) :

over the past 40 years, various Quebecois separatist governments have succeeded in erasing the English fact in that province...

Notwithstanding the rest of Canada has spent decades and countless billions accommodating Quebec financially and linguistically, it has prohibited its minions from communicating in English.

4 million Quebeckers can't speak English? That's pathetic and a clear indictment of that province's broken education system...

I think English speaking Canada's disregard for Quebec has been a direct response to the separatists and English hating communities that Quebec breeds. 

I hear Spanish spoken a lot more in Calgary then French. 

Graham Fraser has to say that. It's his job. Doubt if he actually believes it. Not many do.

I have not encouraged by kids to pursue French beyond high school. I dont believe they will need it to succeed.

in Quebec they teach immigrant-french-students about the nation Quebec and play France's anthem. Sad but true.

French is the new Latin. Better to learn Spanish or Mandarin.

The French dictatorial regime in Québec does not give a positive impression to the rest of the world.

* But I'd like to see the English language as respected in Quebec as French is in the rest of Canada. (celle-là est une des meilleures...)

Mr. Fraser, as official language commissioner, what are you doing to protect the English language minority in Quebec from the ethnic cleansing project they have been subjected to? 

Four million Quebeckers who cannot speak English is a great shame for Quebec and its loss.

* If only the Quebecois would learn to speak something that the rest of the world understands as French -- instead of their incomprehensible Asterix dialect...

* The French language is clearly becoming less relevant in this country, and is gradually being supplanted by Mandarin, Cantonese and various Middle Eastern and East Indian languages.


Assez ! J'abandonne...

Si ça c'est un échantillon de l'élite modérée, imaginez ce que pensent les vrais rednecks...




vendredi 5 avril 2013

Bilinguisme ou unilinguisme à l'Université d'Ottawa

Voici un texte de septembre 1969 que j'ai retrouvé dans une petite revue intitulée « Édition rouge » (Vol. 1, no 1), publiée par le Centre de recherche et d'études démocratiques, organisme formé par un groupe d'étudiants de l'Université d'Ottawa et ayant pignon sur rue à Hull (Québec) et Paris (France). L'auteur est Pierre Beaulne, celui qui avait signé en 1968 une célèbre caricature (ci-dessous) à la une de La Rotonde, le journal étudiant de langue française à l'Université d'Ottawa. Le texte ouvre une fenêtre pertinente sur une époque fébrile de l'institution, et sa valeur est plus qu'historique. Il sert à rappeler qu'en 1969 comme en 2013, tout projet d'université de langue française en Ontario doit inclure le bloc de plus de 10 000 étudiants francophones de l'Université d'Ottawa ou risquer de demeurer marginal.



BILINGUISME OU UNILINGUISME à l'Université d'Ottawa (1969)

1 - Il est faux de prétendre qu'un individu abâtardi, écartelé entre deux cultures, est un citoyen de meilleure qualité qu'une personne dont la pensée s'appuie solidement sur la connaissance approfondie et la maîtrise de l'instrument par lequel celle-ci se manifeste, i.e. sa langue maternelle.

2 - Des études empiriques auprès d'institutions d'enseignement ontariennes démontrent que le succès académique des élèves franco-ontariens* est inférieur à celui des anglophones auxquels ils sont mêlés. Cela se répercute directement sur leur vie professionnelle en réduisant leurs chances de succès.

3 - Les individus qui refusent d'admettre qu'il est possible de vivre en français, tant dans la vie quotidienne que dans l'exercice de leur profession dans cette région de l'Ontario comme au Québec, réaffirmant leurs complexes minoritaires et de colonisés, renient les efforts passés de leur race** et démissionnent devant le défi que pose l'avenir.

4 - Il est aussi facile d'angliciser un francophone qu'il est difficile de franciser un anglophone : dès lors, quel sens faut-il donner à la notion de bilinguisme ?

5 - L'Université d'Ottawa n'est pas bilingue... de fait. Pour certains, ce qui existe c'est un campus anglophone aux côtés duquel est juxtaposé un campus bilingue (composé en totalité de francophones) Pour d'autres, il n'y aurait que deux campus unilingues. Enfin, pour certains autres, il y aurait un campus anglophone, un campus bilingue (formé d'assimilés) et un campus francophone. Quoiqu'il en soit, l'ambiguïté qui règne et l'absence totale de politique de bilinguisme définie en termes précis sont préjudiciables à la population francophone du campus.

Les projections des inscriptions montrent qu'au rythme actuel, les francophones qui constituaient, en 1938, 82% du campus, 63,8% en 1958 et 50% en 1967, seront mis en minorité d'ici quelques années*** (grâce à l'effort de bilinguisme!).

6 - L'expérience de bilinguisme à l'Université Laurentienne de Sudbury a abouti, en quelques années seulement, à la disparition, à toute fin pratique, du français. L'Université d'Ottawa est-elle dans une position tellement différente? Elle s'est maintenue jusqu'à présent grâce à la forte proportion d'étudiants québécois. N'est-il pas à craindre que cette proportion soit appelée à diminuer à cause de l'expansion du système universitaire québécois ?

7 - Quand la Commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme a recommandé en termes très énergiques l'expansion du bilinguisme à l'Université d'Ottawa, elle entendait, en termes non équivoques, l'expansion du français.

8 - Le système d'éducation est pyramidal. Des écoles françaises au niveau primaire existent déjà en Ontario. Des écoles secondaires sont en voie de formation - avec la bénédiction de M. Robarts (qui était premier ministre de l'Ontario à l'époque). Il est normal qu'un débouché français existe au sommet de la pyramide; sinon, à quoi sert la base ? Refuser le sommet, c'est refuser la base et c'est une preuve de mauvaise volonté. Le nombre d'Ontariens français à l'Université d'Ottawa est actuellement d'environ 650. Faut-il croire que c'est là tout ce qui peut émaner d'une population francophone qui est sensée approcher le demi-million ?

9 - L'Université d'Ottawa s'engage dans sa charte à assurer le développement de la culture française en Ontario. Or, il est déjà question d'établir une université francophone à Hull****. Si l'Université d'Ottawa ne peut même pas assurer l'expansion de la culture française dans la région, comment peut-elle prétendre remplir ce rôle dans la province ? Il devient de plus en plus manifeste que cette université est en train de faillir à sa tâche. Par sa situation géographique et par ses traditions, elle jouit d'une position exceptionnelle dans le système d'éducation canadien; pourquoi refuse-t-elle d'en tirer profit ? Pourquoi prétend-elle avoir une vocation qu'elle ne cherche pas à réaliser ? Au fond, pourquoi se pose-t-elle comme championne de la vie française quand elle n'y croit pas ? C'est dans la mesure où elle choisira de se comporter comme une université ordinaire que l'Université d'Ottawa le demeurera !

10 - Le gouvernement du Québec finance des universités unilingues anglaises au Québec. Pourquoi le gouvernement de l'Ontario ne financerait-il pas une université française en Ontario ? Cela ne constituerait même pas un précédent puisque déjà, à l'extérieur du Québec, l'Université de Moncton est unilingue française.

11 - Il existe déjà une université qui dessert les anglophones de la région Ottawa-Carleton, et une quinzaine d'autres dans le reste de la province.

12 - Le bilinguisme est impraticable. Qui plus est, le bilinguisme impose un fardeau financier qui joue au détriment de la culture française. L'argument traditionnellement invoqué de résume en deux propositions :

a) les étudiants anglophones ne parlent pas le français.
b) dédoubler les cours est au-dessus des moyens de l'Université.

Par conséquent, les cours sont offerts en anglais***** et des professeurs anglophones sont embauchés puisque les Canadiens français peuvent les suivre. Peut-on, en toute objectivité, qualifier ce comportement d'autre chose que discriminatoire ?

13 - Le dernier congrès de l'Association canadienne-française de l'Ontario (ACFO) a réclamé, le 20 mars 1969, par un  vote fortement majoritaire, la francisation de l'Université d'Ottawa.

CONCLUSION :

Le bilinguisme tel que pratiqué et appliqué à l'Université d'Ottawa est une supercherie monumentale, une fourberie colossale, un artifice insidieux d'assimilation et une margarine cérébrale qui ne dupe que les naïfs et les intellectuellement faibles.

Pierre Beaulne******


* on évoque ici la situation à la fin des années 1960.
** jusqu'à la fin des années 60, le mot race était employé, chez les Canadiens français, comme synonyme de peuple ou nation.
*** la proportion d'étudiants francophones oscille aujourd'hui autour de 30%.
**** depuis ce temps, une composante de l'Université du Québec (l'UQO) a vu le jour à Hull (Gatineau) et poursuit sa croissance.
***** cette situation a été largement corrigée, mais pas entièrement.

******Pierre Beaulne est diplômé en économie de l'Université d'Ottawa. Il a complété ses études doctorales à l’université de Paris IV. Il a travaillé comme analyste à Statistique Canada, Division de l’analyse structurelle et de la productivité, d’abord comme stagiaire, en 1972, puis comme employé régulier en 1973 et 1974. De 1975 à 2012, il a été économiste à l’emploi de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ, anciennement CEQ) où il assumait la fonction de conseiller sur les questions de rémunération dans les négociations collectives du secteur public. Il est l’auteur de nombreux articles et commentaires sur divers sujets concernant plus particulièrement les services et les finances publiques. Il publie toujours en 2013.

mercredi 3 avril 2013

Le Québec sera français ou (éventuellement) anglais, mais il ne sera pas bilingue...

Les attitudes des francophones du Québec, autant que chez les Acadiens et Canadiens français des autres provinces, sont difficiles à comprendre. D'un côté, à voir les sondages, une immense majorité, atteignant parfois 90%, estime - avec raison - que le français est en danger dans notre coin d'Amérique. De l'autre, dans des proportions frisant le 95%, ces mêmes gens sont d'avis que tous les jeunes francophones devraient être bilingues avant la fin du secondaire...

Il y a ici une contradiction flagrante... Ou bien on veut créer au Québec, et dans certaines régions limitrophes, des espaces où le français reste ou devient la langue commune et où la majorité de la population peut vivre (et travailler) à peu près uniquement en français... ou on abdique et on consent à ce que même au Québec, le bilinguisme soit la norme dans un nombre croissant de milieux de travail (notamment dans la région métropolitaine et en Outaouais) et que la compétence en anglais soit une exigence incontournable. Et avec cette seconde option, le Québec est condamné, à plus ou moins long terme, à devenir une seconde Louisiane dans un Canada unilingue anglais !

Ce n'est pas un constat alarmiste. C'est un regard lucide sur l'évolution que vivent les minorités francophones hors-Québec depuis la Confédération. Jusqu'à la Confédération, en 1867, ces minorités vivaient souvent isolées et avaient conservé parler et coutumes de leurs ancêtres québécois et français. Alexis de Toqueville, dans ses écrits des années 1830, avait été sidéré de rencontrer dans la région des Grands Lacs (dans l'actuel État du Michigan), un homme d'apparence autochtone qui parlait le français avec un pur accent de Normandie. Il était Métis (sa mère étant originaire du Bas-Canada).

C'est à partir de cette rencontre qu'il s'était frayé un chemin jusqu'à Sault-Sainte-Marie, en Ontario, alors peuplé majoritairement de francophones, puis jusqu'à la vallée du Saint-Laurent. Ses rencontres avec les différentes communautés l'avaient amené à conclure que la « vieille France », si elle existait toujours, se trouvait en terre d'Amérique. Avec la Confédération, on a jugé bon de protéger seulement les Anglo-Québécois, laissant les francophones des autres régions à la merci de majorités anglophones qui n'ont pas hésité, dans toutes les provinces, entre 1871 et 1912, à abolir les quelques droits jadis reconnus aux habitants de langue française.

On s'attaqua d'abord aux écoles acadiennes du Nouveau-Brunswick en 1871, et le reste suivit en cascade, en y ajoutant la répression des Métis, la pendaison de Riel et la crise du règlement 17 en Ontario. Par des lois discriminatoires, on a forcé la « bilinguisation » des jeunes générations, et l'érosion des communautés traditionnelles s'est intensifiée au fil des décennies, particulièrement dans les régions les plus urbanisées. Ce bilinguisme collectif a graduellement sapé l'identité culturelle et nationale qui cimentait ces groupes, au point où aujourd'hui, une proportion croissante (plus du tiers?) des francophones hors-Québec s'attribuent une double identité, se disant « bilingues ». Et ce bilinguisme de masse apparaît clairement comme une étape vers de futures générations unilingues anglaises.

Une analyse des données de recensements successifs révélerait sans doute une corrélation étroite entre la « bilinguisation » et l'accélération de l'anglicisation. Récemment, des membres de l'Association canadienne-française de l'Ontario de la région de Cornwall (pourtant à proximité du Québec) se sont dits inquiets devant l'assimilation croissante des francophones. S'ils comparaient les données des recensements de 1971 (le premier à recenser la langue d'usage, c.-à-d. la la langue la plus souvent parlée à la maison) et celles de 2011, ils s'inquiéteraient encore davantage.

En 1971, près de 40% des 47 000 résidents de Cornwall se disaient de langue maternelle française, et près de 82% de ce nombre parlait français plus que toute autre langue à domicile. De plus environ 15% des Franco-Ontariens de Cornwall (plus de 2 600) ne parlaient que le français - sans doute en forte majorité de jeunes enfants et des personnes âgées ayant grandi à une époque où le milieu était toujours homogène français. Mais en 2011, non seulement la population de langue maternelle française ne représente-t-elle plus que 25% de la population totale de 45 000 personnes, mais il ne reste plus que 5 350 résidents dont le français est la langue d'usage, et à peine 500 individus unilingues français (moins de 5% de la communauté). Le taux de persévérance du français a chuté en 40 ans de 82% à 48% !

Des analyses semblables pour d'autres régions urbaines de l'Ontario donneraient des résultats similaires. Moins il y a d'unilingues français, plus la collectivité est bilingue, plus le taux de persévérance du français diminue dans la génération suivante. Si on ne réussit pas à créer et protéger des espaces où il est normal de vivre en français, où l'anglais n'est pas nécessaire pour la majorité, mieux vaut abandonner tout de suite. Le Québec sera français ou il sera anglais, mais il ne sera pas bilingue. Le bilinguisme et le plurilinguisme individuel constituent un enrichissement, mais le bilinguisme collectif n'est q'une étape - douloureuse - vers un éventuel unilinguisme anglais...

Allez voir ce qui s'est passé hors Québec, et ce qui se passe de plus en plus souvent dans certains coins de l'Outaouais et de la région montréalaise... Plus on s'informera, plus on se convaincra que le projet de loi 14 conserve toute sa pertinence...