lundi 31 août 2015

Quelques réflexions sur la destruction d'un peuple...

En 1845, quelques années après l'échec des Patriotes de 1837-1838 et l'imposition de l'Acte d'Union de 1840 qui enlevait à la langue française tout statut officiel, notre premier grand historien national, François-Xavier Garneau, écrivait dans le 1er tome de son Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours: «Quoiqu'on fasse, la destruction d'un peuple n'est pas chose aussi facile qu'on pourrait se l'imaginer.»

Nous n'étions que 60 000 quand la Nouvelle-France a été cédée à la Grande-Bretagne après la défaite des Plaines d'Abraham en 1759. Entre la domination britannique et l'expansion anglo-américaine, nos chances de survie étaient fort limitées. Le grand sociologue et philosophe Alexis de Tocqueville, qui a visité la vallée du Saint-Laurent en 1831, écrivait à l'automne de la même année: «Il n'y a pas six mois, je croyais, comme tout le monde, que le Canada était devenu complètement anglais.»

Et le voilà tout à coup devant une nation francophone en devenir (et en péril) de 600 000 habitants. Il note dans sa correspondance: «Je ne puis vous exprimer quel plaisir nous avons éprouvé à nous retrouver au milieu de cette population. Nous nous sentions comme chez nous. (…) Nous avons retrouvé là, surtout dans les villages éloignés des villes, les anciennes habitudes, les anciennes moeurs françaises… autour d'une église, surmontée du coq et de la croix fleurdelisée…»


Curieux, unique, notre petit peuple poursuivait au 19e siècle son exploration du continent nord-américain dans les «pays d'en haut» et les Prairies en amitié et métissage avec les Amérindiens, mais son coeur restait solidement ancré dans le bassin fertile du fleuve Saint-Laurent. Langue française, foi catholique et natalité hors du commun ont formé pendant longtemps un bouclier contre l'assimilation... et un tremplin vers un avenir toujours incertain.

La répression d'abord militaire, puis politique et religieuse, n'a jamais complètement refroidi les braises d'un esprit rebelle et libre qui couvent depuis deux siècles. Contre les autorités de l'État et de l'Église, nous avons été à l'occasion désobéissants - rébellion de 1837-38, révolte des Métis, conflits scolaires, crises de la conscription, etc. Défiant une morale étouffante imposée par le clergé, nos aïeux - tout en allant tous les dimanches à la messe - continuaient de danser, de prendre un p'tit coup et de donner à leurs enfants des noms proscrits comme Émile et Napoléon…

Durant le premier siècle de la Confédération, toutes les provinces à majorité anglaise ont aboli les droits scolaires des collectivités francophones… L'objectif était clair: limiter l'usage du français à la seule «réserve» du Québec en espérant que même là, avec l'accroissement de la population de langue anglaise et la main-mise de cette dernière sur les leviers de l'économie et de l'immigration, la majorité francophone finirait un jour par s'effriter...

Ça n'a pas donné les résultats escomptés et en 2015, la nation demeure - envers et contre tous, y compris le gouvernement Couillard - essentiellement francophone. Mais la structure se lézarde, l'érosion gruge les fondations et les avant-postes tombent, un à un, dans le vide de l'indifférence. Avons-nous survécu à tant de combats, depuis deux siècles, que pour redevenir à la toute fin «une page blanche de l'histoire»?

Les puissances qui auraient voulu notre anéantissement culturel se sont butées à la résistance des patriotes de 1837, à toutes ces familles de dix enfants à table, à ces colons qui s'entêtaient à défricher des terres de roche, à ces explorateurs qui partaient à la découverte des pays d'en haut et d'ailleurs, à ces auteurs et compositeurs qui signaient en mots et en musique notre existence, à ces institutrices et instituteurs qui enseignaient le français en cachette dans les provinces de persécution, à ces ouvriers et ouvrières qui ont levé la tête contre la répression, à ces générations successives d'étudiants et d'étudiantes qui nous relancent, à tous ces projets d'espoir d'un pays à notre image…

Que faisons-nous aujourd'hui de ce précieux héritage? La réponse à cette question m'inquiète. Heureusement, comme le disait Garneau, «la destruction d'un peuple n'est pas chose aussi facile qu'on pourrait se l'imaginer»...


dimanche 30 août 2015

Université franco-ontarienne… Un peu de tapage pendant la campagne électorale?


C'est la rentrée scolaire 2015 et les francophones de l'Ontario n'ont toujours pas de réseau universitaire bien à eux... un droit pourtant acquis aux Anglo-Québécois depuis la Confédération… La demande franco-ontarienne est sur la table depuis au moins la fin des année 1960 et, plus récemment, le Regroupement étudiant franco-ontarieo (RÉFO), avec ses deux alliés, l'Assemblée de la Francophonie de l'Ontario AFO) et la Fédération de la jeunesse franco-ontarienne (FESFO), avait propulsé le dossier à l'avant-scène vers l'automne 2012...

Dans un éditorial du Droit du 28 septembre 2012, j'écrivais : «N'a-t-on pas déjà perdu assez de temps? Avec un peu de volonté politique, le gouvernement McGuinty pourrait demander à un groupe d'experts de faire le point sur la viabilité d'un projet d'université de langue française, et de proposer un projet. Qu'on mette tous ces brillants cerveaux universitaires à l'oeuvre sans délai.» Le gouvernement ontarien n'a rien fait…

Après un sommet étudiant en février 2013, quelques portes avaient semblé s'entrouvrir à Toronto, pour ensuite sembler s'entrefermer… J'avais alors averti en éditorial, encore dans Le Droit«Le RÉFO ne doit pas se laisser prendre à ce petit jeu d'usure auquel des gouvernements ontariens successifs se livrent depuis un demi-siècle. On offre des miettes et on découvre vite que c'est déjà trop.» Cette fois, même les miettes n'étaient pas sur la table.

Ont suivi en 2013 et en 2014 des consultations régionales exhaustives, une mobilisation provinciale, un sommet pan-ontarien et un rapport très complet étalant noir sur blanc les besoins criants des francophones de l'Ontario en matière d'études postsecondaires. Et tout ce qu'on a récolté, c'est une vague et insultante promesse d'un seul campus de langue française, probablement dans la région de Toronto alors que la clientèle se trouve très majoritairement à Ottawa et Sudbury… L'échéancier? Quand un budget équilibré le permettra… donc, on ne sait pas…

C'était urgent en 1969… encore plus en 2012… et nous voilà à l'automne 2015 avec «zéro» résultat concret pour tous les efforts des mouvements étudiants et de leurs alliés depuis trois ans… Le dossier de l'université de langue française n'est pas mort, mais y'é pas fort… Les mobilisations étudiantes sont difficiles à soutenir à long terme quand les revendications portent sur des projets que le gouvernement est prêt à faire «traîner» pendant des années, voire des décennies…

L'intérêt médiatique pour cette question n'a jamais été grand à l'extérieur du Droit, du réseau ontarien de Radio-Canada, de TFO et des hebdos franco-ontariens. Et même là les médias auraient pu en faire davantage… Au Québec, comme d'habitude, une relative indifférence règne à l'endroit des grands dossiers de la francophonie hors-Québec, y compris celui-là Au Canada anglais, ça oscille entre l'ignorance, l'indifférence et l'hostilité, avec des hoquets occasionnels de sympathie…

Mais l'occasion est bonne de relancer le projet d'université ontarienne de langue française - à travers le pays - avec la campagne électorale fédérale… La première ministre de l'Ontario, Mme Wynne, ne s'est pas privée pour intervenir et prendre le taureau Harper par les cornes… Elle a entrouvert une porte que les étudiants franco-ontariens peuvent enfoncer… Qu'attendent-ils pour dire au pays et à tous les partis que le gouvernement libéral ontarien, ainsi que ceux qui l'ont précédé, conservateurs et néo-démocrate, ne font rien pour corriger certaines injustices envers leur minorité francophone - et notamment les lacunes à l'universitaire (un secteur qu'Ottawa subventionne depuis longtemps)…

Qu'attendent les étudiants du REFO et de la FESFO pour convoquer les médias québécois à Montréal et demander aux partis pan-canadiens comment ils font pour concilier leur engagement envers ce pays soi-disant bilingue quand sa plus importante minorité francophone ne réussit même pas à compléter son réseau scolaire au niveau postsecondaire? Et, tant q'à y être, pourquoi ne pas demander à Québec d'envisager d'accorder aux Anglo-Québécois un statut semblable à celui des Franco-Ontariens, à l'universitaire… En imposant un statut bilingue à McGill et Concordia, par exemple, et en laissant Bishop's comme seule institution universitaire de langue anglaise…

Les médias anglo-canadiens crieraient au meurtre… eux qui gardent un silence coupable et hypocrite devant les injustices faites aux Franco-Ontariens… Avis aux leaders étudiants franco-ontariens: surtout, ne commandez un 7up en français si vous allez à Montréal en avion pour votre conférence de presse… et ne vous impatientez pas à bord de l'avion si on vous refuse le service en français… on pourrait vous arrêter et vous faire escorter par des agents de sécurité pour avoir troublé la paix...

Et puis, pourquoi insister? Peut-être le dossier de l'université de langue française en Ontario est-il déjà tabletté pour un autre demi-siècle…







samedi 29 août 2015

Bathurst… City of/Ville de...

Photo parue dans L'Acadie Nouvelle du 20 août 2015

En Acadie comme dans le reste du pays, le respect du français passe souvent par de grands combats historiques, politiques ou judiciaires. Mais la profondeur des comportements respectueux envers le français se mesure dans les détails du quotidien, dans les localités, dans le service et dans l'affichage. Et c'est peut-être à ce niveau qu'il faut exercer la plus grande vigilance. À la longue, les petits irritants nous minent tout autant que les grandes confrontations.

C'est ainsi que j'ai un peu sursauté en lisant cette histoire parue le jeudi 20 août dans le quotidien L'Acadie nouvelle (http://bit.ly/1E8D3BN). De fait ce n'était pas tellement la nouvelle elle-même que la photo qui la surplombait. Une affiche aux allures très officielles de Bathurst, petite ville mi-française mi-anglaise située dans la région acadienne du Nouveau-Brunswick, sur laquelle on évoque son jumelage avec la municipalité de Saint-Aubin Sur Mer, en France.

Ce qui m'a frappé, c'est la priorité de l'anglais sur l'affiche, alors qu'à Bathurst, les citoyens de langue maternelle française sont plus nombreux que ceux de langue maternelle anglaise, et que ce jumelage avec une ville de France (donc de langue française) célèbre entre autres la participation acadienne au débarquement du 6 juin 1944 an Normandie. Et pour doubler ce tort d'un affront, on écrit «St. Aubin» (à l'anglaise) au lieu de l'appellation réelle, Saint-Aubin…

Je ne sais pas si quelqu'un a protesté, mais quelqu'un aurait dû. Peut-être cela a-t-il déjà été soulevé par des Acadiens de l'endroit ou par les organisations acadiennes. Quoiqu'il en soit, si cette affiche existe toujours, il est encore temps de faire amende honorable. Pourquoi? D'abord parce qu'il y a une faute grave dans le nom de la municipalité française, et secundo, par respect élémentaire pour les Acadiens de Bathurst et du nord du Nouveau-Brunswick.

Au fond, c'est bien plus qu'une question de nombres et de proportion de francophones. J'a visité le mois dernier la péninsule de Port-au-Port, à Terre-Neuve, où les francophones forment tout au plus entre 5 et 10% de la population. Mais comme c'est un territoire ancestral acadien, on voit à certains endroits un affichage officiel où la langue française a la priorité, y compris sur les dépliants touristiques dans les centres d'information régionaux et provinciaux.

Dépliant officiel offert dans un bureau de tourisme à Terre-Neuve

Pour ce qui est de la région de Bathurst, ce que je crains le plus, comme dans la plupart des milieux urbains ou semi-urbains hors-Québec où vivent des proportions appréciables de Canadiens français ou d'Acadiens, c'est que ce manque de respect pour le français et pour les francophones soit un symptôme d'une assimilation insidieuse, d'un bilinguisme anglicisant qui s'infiltre jusque dans l'identité (les francophones formant la majorité des bilingues et les anglos la majorité des unilingues…).

Aussi ai-jeté un coup d'oeil sur les recensements de 1971, puis de 2006 et de 2011 pour établir un portrait et ce que j'ai trouvé n'est guère rassurant, compte tenu que Bathurst se trouve dans une région à majorité acadienne. La proportion de francophones selon la langue maternelle a très légèrement diminué en 40 ans (de 1971 à 2011), passant de 52% à 49%, mais la proportion de francophones selon la langue d'usage (la langue la plus souvent parlée à la maison) a chuté, elle, de 45% à 39%.

Non seulement la ville s'anglicise-t-elle, mais le taux d'assimilation - chez les francophones - est passé de 13% en 1971 à 20% en 2006, puis à 22% en 2011… Et, bien sûr, plus de 60% des anglophones sont unilingues, alors que plus de 80% des francophones sont bilingues… La glissade vers l'anglais s'accélère… ce qui n'est pas le cas dans des régions comme Caraquet ou Edmunston…

Revenant à l'affiche du jumelage de Bathurst et Saint-Aubin sur mer (je l'ai trouvé épelé de trois façons sur le site officiel de la municipalité en France mais jamais avec «St. Aubin»), certains pourraient dire que c'est s'énerver pour bien peu… Je répondrai que de nombreux Franco-Ontariens ont lutté pendant des années pour s'assurer du «é» sur les pancartes municipales (et autres) du secteur Orléans de la ville d'Ottawa. C'est Orléans, et non Orleans… Et ils ont gagné.

On me dira peut-être de me mêler de mes affaires… Enfin si j'ai tort, je n'aurait aucune hésitation à le reconnaître...



vendredi 28 août 2015

Le RIN de 1962: pour «un État libre et indépendant au Canada français»

Plusieurs historiens et politicologues ont écrit sur cette période des années 1960 où les nationalistes «canadiens-français» se seraient transformés en nationalistes «québécois», abandonnant en quelque sorte les minorités francophones des autres provinces à leur sort. Le plus souvent, cette rupture entre le noyau national québécois et les minorités canadiennes-françaises et acadiennes est liée aux séances parfois houleuses des États généraux du Canada français, en novembre 1967.

Je crois qu'il y a lieu de remettre en question cette interprétation historique, qui pourrait s'avérer erronée. Serait-il possible de démontrer que pour la majorité des Québécois francophones, le Canada français et le Québec avaient toujours été synonymes? Et que c'est précisément cela que les représentants des collectivités francophones des autres provinces ont finalement - et brutalement - découvert aux États généraux?  Je crois que oui.

En 1899, à Québec, après une célébration plutôt tiède du 32e anniversaire de la Confédération, le journaliste Jules-Paul Tardivel écrivait: «Pour les Canadiens français, la vraie patrie c'est toujours la province de Québec. Si nous sommes attachés aux groupes français des autres provinces, c'est par les vieux liens du sang, de la langue et des traditions; non point par le lien politique créé en 1867. Nous nous intéressons à nos frères de l'Est et de l'Ouest parce qu'ils sont nos frères; non parce qu'ils sont nos concitoyens.»

Les liens du sang, une religion commune, cimentés par un profond attachement à la langue et la culture françaises, ont suscité d'intenses solidarités francophones pan-canadiennes en temps de crise (l'affaire Riel, les écoles franco-manitobaines, le Règlement 17 en Ontario, et même la saga Montfort plus récemment), mais quand les eaux se calment, les écarts identitaires réapparaissent. Et le Québec va son chemin depuis 1867, défendant son autonomie depuis toujours, peu importe le parti au pouvoir, affirmant sa différence d'avec le reste du pays.

Quand le Rassemblement pour l'indépendance nationale (RIN) a été fondé en 1960, la société québécoise était certes en ébullition avec l'élection de l'équipe de Jean Lesage mais le paysage politique canadien n'était secoué par aucune crise majeure entre francophones et anglophones. Le mouvement souverainiste moderne, avec son nationalisme tirant à gauche, prenait la relève des vieux autonomistes plus conservateurs et définissait de nouveaux objectifs politiques. On est habitué en 2015 à entendre parler du peuple québécois et de la nation québécoise, très clairement définis par le territoire du Québec, mais ces expressions étaient à peu près inexistantes en 1960...


J'ai retrouvé chez moi un fascicule du RIN, qui date probablement de 1962. Il indique comme adresse le 2157 Mackay à Montréal, un local inauguré en janvier 1962, et donne comme numéro de téléphone «VIctor 2-9693». La compagnie Bell ayant abandonné l'emploi des deux premières lettres pour adopter des numéros de sept chiffres autour de 1963, la date du document apparaît assez certaine. Et le texte, porté vers l'avenir mais issu d'une culture plus traditionnelle, est fascinant par sa référence constante au Canada français et aux Canadiens français, plutôt qu'au Québec et aux Québécois.



«Les Canadiens français constituent une nation», lit-on dès le début. Et cette «nation canadienne-française» a toujours manifesté, poursuit le document, «une indomptable volonté de survivre et de s'épanouir librement». Après avoir fait le procès de la Confédération et de ses effets, le RIN conclut: «L'idéal de l'indépendance nationale, qui s'allie à celui de l'internationalisme lucide, est valable au Canada français comme partout ailleurs. L'indépendance est du reste dans la lignée de l'histoire du Canada français: préparée par la Confédération, puis par l'établissement de l'autonomie provinciale, elle représente l'aboutissement normal de l'évolution historique du Canada français.»

Clairement, pour les fondateurs du RIN, au sein desquels se trouvaient d'ailleurs quelques Franco-Ontariens, la nation canadienne-française est associée au territoire québécois. «Une fois son indépendance acquise, la nation canadienne-française devra se donner, par des moyens démocratiques, les institutions qu'elle jugera lui convenir», écrit-on. Une telle démarche est impossible hors-Québec...


Le but du RIN de 1962 se veut donc «l'établissement d'un État libre et indépendant au Canada français». Pour ces indépendantistes du début de la Révolution tranquille, le Canada français et le Québec, c'étaient la même chose… Aux États généraux de 1967, le rédacteur en chef du quotidien acadien L'Évangéline, Bernard Poirier, s'était d'ailleurs plaint qu'«un nombre imposant de délégués du Québec (aux États généraux) conçoivent la nation canadienne-française comme étant le Québec»…

C'est sans doute pour cette raison que le passage de «nation canadienne-française» à «nation québécoise» s'est fait naturellement, sans heurts pour la majorité des Québécois… C'était essentiellement un changement d'appellation, primordial certes mais sans modification identitaire. Le territoire de la nation avait toujours été québécois, ce fait n'excluant en rien une solidarité instinctive et intense entre les populations du bassin du Saint-Laurent et leurs frères et cousins établis ailleurs au Canada et aux États-Unis.

Ce qu'on a interprété comme une rupture entre le Québec et les minorités canadiennes-françaises et acadiennes s'était amorcé bien avant 1967. Les Acadiens se considéraient déjà comme une nation distincte depuis le 19e siècle… Les Métis de l'Ouest aussi… Et une identité franco-ontarienne avait vu le jour pendant quinze années de luttes contre le Règlement 17 au début du 20e siècle… Le projet indépendantiste aura fait éclater plusieurs mythes sur la «nation» et obligé tout le monde à revoir la réalité en face… Le temps est peut-être venu de jeter un nouveau regard sur les événements des années 1960, ainsi que sur leurs racines et leurs effets…





jeudi 27 août 2015

Quand on s'improvise guide touristique...

Pour quelques jours, la semaine dernière, en pleine canicule avec des températures ressenties autour de 40 degrés, je suis devenu guide touristique pour des amis de France (la soeur de mon gendre originaire de Rouen, son mari et leurs deux grands garçons). Ils avaient passé quelques semaines dans la région montréalaise, visité la région de Québec et même poussé une pointe jusqu'à la ville de New York… Avant leur retour en Normandie, nous les avions invités - ainsi que ma fille, mon gendre et leurs enfants - à passer quelques jours chez nous, à Gatineau, et je m'étais engagé à les accompagner, entre autres, au centre-ville de la capitale canadienne.

La Colline parlementaire vue du Musée de l'histoire, à Gatineau

J'espère que ce qu'ils ont vu et entendu leur a plu, même si notre baragouinage parfois «joualisé» ou anglicisé doit être difficile à comprendre pour des Français, mais ce que je peux dire, c'est que ces trois journées auront été toute une révélation pour moi. Entre ce que l'on croit connaître de son coin de pays, parce qu'on y a grandi (Ottawa étant ma ville natale), et ce que l'on en sait vraiment (du moins assez pour l'expliquer à un visiteur), il y a loin de la coupe aux lèvres…

Voici donc quelques faits saillants de mes explorations (probablement différents de ceux de nos visiteurs):

1. À Ottawa, nous avons garé les voitures dans un stationnement municipal du Marché By, dans la Basse-Ville, pour ensuite faire le trajet jusqu'à la colline parlementaire (un peu plus d'un km) à pied. Vers les 10 heures du matin, le mercure frisait déjà les 30 degrés (sans doute plus près de 40 avec l'humidex), et vous aurez deviné qu'entre la Basse-Ville et la Colline parlementaire, on grimpe sans arrêt. Quand je suis arrivé devant le Parlement, j'étais trempé de sueur, et j'aurais presque vendu mon âme pour une bonne bouteille d'eau froide…

Le Parlement (édifice du centre, avec la Tour de la paix)

2. L'important, si vous voulez visiter le Parlement, c'est de savoir que les billets d'entrée (gratuits) sont offerts selon le principe «premier arrivé premier servi» et qu'il faut invariablement faire la file au centre des visiteurs sur la rue Wellington (en face du Parlement). Nous avons eu nos billets vers 10 h 30 et la prochaine visite en français était annoncée pour 11 h 40… On cherche l'ombre… l'eau, les toilettes… Mais 11 h 40 n'est que l'heure du rassemblement. Il faut ensuite entrer dans l'édifice et subir une fouille plus complète que dans un aéroport… Ça prend du temps… Ce n'est qu'après qu'on commence à déambuler dans les corridors du Parlement… On est arrivé au resto pour le lunch à 14 h…

3. J'accompagnais ma fille Catherine qui demeure à Montréal avec Grégory Lefebvre, son époux français, ainsi que sa soeur Coralie, son mari et leurs deux enfants adolescents, tous de France. Alors imaginez mon inconfort quand notre guide, gentil par ailleurs, nous annonce qu'il va commencer par «s'introduire», pour ensuite nous parler des «députés fédérals». Il me semble que les patrons de ces visites de bâtiments officiels devraient vérifier la qualité du français parlé de leurs guides… J'ai la certitude que nos visiteurs n'ont guère compris plus de la moitié de ce qu'il racontait…

La bibliothèque du Parlement

4. Ayant déjà travaillé comme courriériste parlementaire à Ottawa pendant quelques années, j'avais, jadis, arpenté ces couloirs, ainsi que la Chambre des communes et le Sénat. Mais je n'avais jamais mis les pieds à la bibliothèque du Parlement, et je dois avouer que c'est un endroit magnifique. Un incontournable. J'ai par ailleurs appris qu'il fallait enlever son chapeau en entrant au Sénat mais pas à la Chambre des communes. Pourquoi? Le guide n'était pas sûr… Question de respect pour la salle qui accueille la reine lors de ses visites officielles? Raison de plus pour garder son chapeau…

Les musiciens de la Relève de la garde (40 degrés avec l'humidex…)

5. N'ayant pu en un seul matin visiter le Parlement et voir la relève de la garde, cérémonie haute en couleur faite sur mesure pour le tourisme, nous sommes revenus le lendemain matin (encore sous une chaleur écrasante) pour voir parader les soldats (et leur fanfare) vêtus de l'uniforme d'apparat rouge et des immenses casques en poil d'ours. Le tout dure près d'une heure pour ces vaillants militaires et je dois dire que j'ai été impressionné. Aucun n'a flanché sous un soleil de plomb et le brancardier qui les accompagnait n'a eu personne à secourir…

6. Nous avons lunché au restaurant Blue Cactus, au Marché By, en face des bureaux de mon ancien employeur, Le Droit. Bonne bouffe, menus en français sur demande, et un serveur asiatique au français impeccable. Avis aux intéressés: dans le territoire d'un kilomètre carré du «Marché», il y a plus de 80 restaurants et cafés… sans oublier les étals bien garnis de fermiers de la région, la plupart francophones… Nous avons aussi savouré un café au «Moulin de Provence» (ça ne fait pas très Ottawa…), toujours au Marché By… Les pâtisseries y sont décadentes…

Une partie des totems de la grande galerie (Musée de l'histoire) 

7. Au Musée canadien de l'histoire (ancien Musée des civilisations), à Gatineau (séparé du Parlement par la rivière des Outaouais), la Grande Galerie remplie de totems autochtones de la côte du Pacifique a de quoi impressionner… Je l'avais déjà vue, mais cette fois j'ai pris le temps de regarder de près et de lire… Juste ça vaudrait le prix d'entrée. Je ne peux en dire autant de l'exposition sur les Patriotes de 1837 et la Confédération de 1867, aseptisée au point d'avoir perdu une grande partie de son potentiel d'impact…

Sous le pont couvert de Wakefield (rivière Gatineau)

8. Nous avons poussé une pointe jusqu'au secteur Wakefield de la municipalité de La Pêche, au nord de Gatineau. Des tas de choses à voir en marchant sur le chemin Riverside, le long de la rivière Gatineau, mais prenez le temps de traverser la rivière (route 366) et d'aller voir de près le pont couvert de Wakefield, reconstruit en 1997 après avoir été détruit par le feu. Il se trouve encore des anglophones du coin pour prétendre que l'incendie avait été allumé par des francophones de Masham, ces derniers voulant se venger des Anglos opposés au nom français de La Pêche pour la ville fusionnée… Le pont est charmant, et réservé aux piétons… La vue de la rivière Gatineau est splendide…

9. Passant par l'ancien village d'Old Chelsea, qui remonte aux années 1825, on y trouve des vestiges de la première moitié du 19e siècle, y compris un cimetière protestant que l'on avait voulu macabre «pour rappeler aux vivants les tourments éternels auxquels ils s'exposaient dans l'autre monde»*. Y est enterré entre autres le pasteur Asa Meech (1775-1849), qui a donné son nom au célèbre lac où fut négocié l'accord constitutionnel de 1987 (Accord du Lac Meech), vu par plusieurs comme aussi macabre que le cimetière d'Old Chelsea… Il y a aussi près de Duclos (La Pêche) un cimetière protestant canadien-français du 19e siècle, chose rarissime dans notre contrée jadis ultra-ctholique…

La patate à Carlo, style années 50...

10. On ne peut passer à Ste-Cécile de Masham (La Pêche) sans s'arrêter au mythique «La patate à Carlo», dont les hot dogs, burgers et frites ont une juste renommée. Coralie, la soeur de mon gendre rouennais, y commanda entre autres un burger et la jeune demoiselle au comptoir de lui répondre: «All dress?» Et Coralie de se tourner vers nous et de dire: «Traduction?» Il faut avouer que cet anglicisme majeur s'est faufilé dans notre langage et est aujourd'hui employé à toutes les sauces… Il sera difficile de convaincre les gens de remplacer l'expression par «garni» ou autre chose…


Finalement, j'ai eu beaucoup de plaisir à visiter MA région, que je ne connais pas suffisamment. Ces trois jours en plaisante compagnie m'auront convaincu, entre autres, de repartir à sa découverte de temps en temps… Sait-on jamais, je pourrais devenir guide touristique...


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* info trouvée dans L'autre Outaouais, Guide de découverte du patrimoine, par Monique Leroux, Éditions Pièce sur pièce, 2012.



mercredi 26 août 2015

S'en aller au Québec ou rester en Ontario?

Je ne peux passer sous silence la réplique de mon ancien collègue Denis Gratton (http://bit.ly/1EW0l9j) à une lettre d'un lecteur de Gatineau invitant les francophones hors-Québec à «quitter le Canada pour venir (habiter) dans leur seul pays, le Québec» (voir image ci-dessous). Sans douter de la bonne foi de l'un et de l'autre, du correspondant comme du chroniqueur, voilà une question qui mérite certes d'être soulevée et débattue, mais de manière raisonnable, en se fondant sur la réalité de l'histoire et sur des données factuelles permettant d'appréhender le contexte actuel.

(La chronique de Denis Gratton constitue une réponse exclusivement franco-ontarienne à une lettre qui visait l'ensemble des Canadiens français et Acadiens des provinces à majorité anglophone. Je m'en tiendrai donc à la situation de la francophonie ontarienne, celle que je connais le mieux.)

Je peux comprendre qu'un Franco-Ontarien désire rester chez lui, dans le milieu où il y a grandi, dans ce pays de ses parents et grands-parents, plutôt que d'avoir à se déraciner et à s'installer au Québec. Et on peut bâtir un solide argumentaire autour d'une telle décision. Mais je peux aussi comprendre qu'un Franco-Ontarien décide de traverser la rivière des Outaouais, passer de l'autoroute 417 aux panneaux fleurdelisés de la 40, pour des motifs tout aussi défendables. C'est ce que j'ai fait. Et je suis loin d'être seul. Le premier, comme le second, ont raison en fonction de leur point de vue.

Les deux approches ne sont pas incompatibles, d'ailleurs. Elles semblent le devenir quand on les présente dans des textes d'allure confrontationnelle, ou que l'on coupe les coins un peu ronds à des fins de concision (espace limité dans un journal) ou autres… Je n'ai pas l'intention de mettre les points sur tous les «i» dans cette affaire, mais certains éléments de la discussion méritent d'être soulignés pour tenter de remettre sur les rails ce qui pourrait devenir un échange valorisant, tant pour les Québécois que pour les Franco-Ontariens.

Lettres parues dans Le Droit, mardi 25 août 2015

«Venir au Québec»?

Commençons par la lettre de M. Rousseau. Ce dernier, se demandant pourquoi les francophones hors-Québec ne «quittent pas le Canada», mentionne qu'un nombre appréciable d'Anglo-Québécois ont déménagé en Ontario ou ailleurs au pays après l'élection du PQ en 1976. Il serait intéressant de vérifier les données de mobilité interprovinciale depuis les années 1960, parce que j'ai la conviction que des milliers de Franco-Ontariens (des dizaines de milliers?) ont justement franchi la frontière pour élire domicile au Québec, et ce, pour toutes sortes de motifs - économiques, culturels et politiques.

Dans ma paroisse à Ottawa (St-François d'Assise), nous avions un «cercle» de l'Association de la jeunesse franco-ontarienne de 1957 à 1967. En 1963 ou 1964, je me souviens d'une conférence où le vieux patriarche franco-ontarien, Séraphin Marion, nous avait incités à déménager au Québec pour sauver notre langue et notre culture. Et en 1977, lors d'une assemblée de retrouvailles, nous avons constaté que la moitié des anciens membres présents avaient désormais des adresses québécoises… Alors, avis à M. Rousseau… De nombreux Franco-Ontariens (et sans doute des francophones d'autres provinces) sont effectivement retournés à la terre des ancêtres, dans le bassin du Saint-Laurent. Et de nombreux Québécois sont arrivés en Ontario...

Quant au discours que tiennent les francophones hors-Québec, Franco-Ontariens et autres, en période référendaire, il est vrai que l'on pouvait difficilement s'attendre à un alignement des minorités sur les options des souverainistes. Par contre, leur opposition au camp du «Oui» ne s'accompagnait pas d'une litanie de louanges à-la-Jean-Chrétien pour le «beau-et-grand-bilingue-pays» et «nos Rocheuses». Et les organisations des minorités francophones manquaient rarement d'affirmer - tout en souhaitant la victoire du Non - leur respect pour le droit du Québec à l'autodétermination.

La championne des Franco-Ontariens dans la lutte pour sauvegarder l'hôpital Montfort, à Ottawa, Mme Gisèle Lalonde, avait d'ailleurs brandi comme menace - advenant la disparition de l'hôpital francophone - un silence total des Franco-Ontariens lors d'un éventuel troisième référendum québécois…


«C'est notre place»?

Passons maintenant à la réplique du chroniqueur du Droit, Denis Gratton. S'il avait bâti un solide plaidoyer fondé sur le fait que les Franco-Ontariens sont ici «chez eux», sur leur enracinement depuis quatre siècles, sur l'importance de maintenir des avant-postes de la francophonie à l'extérieur du Québec (peu importe le statut politique de ce dernier), sur la valeur des combats linguistiques qu'ils ont été obligés de mener depuis près d'un siècle et demie, sur l'expertise qu'ils ont accumulée, sur l'apport des collectivités francophones et de la langue et de la culture françaises à l'ensemble de l'Ontario (où près d'un million d'anglophones et d'allophones parlent français), c'aurait été largement suffisant pour l'armature d'une réponse fort convaincante à M. Rousseau.

Il consacre plutôt la moitié de son texte à prétendre que les Franco-Ontariens n'ont pas été «persécutés», et que les injustices subies à l'époque du Règlement 17 ont été largement corrigées. Dans le cas Montfort, il attribue l'attitude du gouvernement Harris à l'«ignorance crasse». L'histoire des minorités francophones depuis la Confédération contredit nettement cette thèse. Si le mot «persécuter» a un sens (définition du Larousse: poursuivre quelqu'un, des groupes, les opprimer pour des motifs religieux ou politiques), les francophones hors-Québec ont été persécutés.

Du rapport Durham proposant une solution finale au problème d'une nation francophone (son assimilation) à l'Acte d'Union qui minorisait les francophones et interdisait leur langue, puis à la Confédération qui créait une réserve bilingue au Québec sans offrir de protection aux francophones des autres provinces, jusqu'à la suppression systématique des droits scolaires (et autres) des minorités canadiennes-françaises et acadiennes, suivie d'une lenteur exécrable à entreprendre des correctifs (finalement imposés par la menace de sécession du Québec et les tribunaux appliquant l'article 23 de la Constitution de 1982), il y avait clairement «persécution» par l'intention, par les décisions prises et par la répression subséquente.

Et faut-il - encore - rappeler que les gouvernements ontariens n'ont jamais corrigé les injustices historiques envers les francophones de plein gré? Dans les années 1960, ils ont agi sous la menace de dislocation du pays. Dans les années 80 et 90, ils se sont fait dire par la Cour suprême que les minorités francophones avaient un droit constitutionnel à la gestion de leurs réseaux scolaires. Et la victoire dans l'affaire de l'hôpital Montfort résulte de décisions de tribunaux également… Et ce n'est pas fini… les Franco-Ontarens n'ont toujours pas de réseau universitaire bien à eux…

Le Québec et les minorités

Quant aux rapports entre le Québec et les collectivités canadiennes-françaises et acadiennes des autres provinces, je n'ai jamais manqué de dénoncer l'indifférence - que je juge suicidaire - de trop de Québécois (voir mon blogue http://bit.ly/11plCpt) à leur endroit. Mais le défaut, c'est de croire que cet éloignement entre le noyau de la nation et ses avant-postes ailleurs au pays constitue une invention récente, attribuable à la montée du mouvement souverainiste et déployée au grand jour lors des États généraux du Canada français de 1967.

Le récent volume d'une équipe de chercheurs sur le Règlement 17 démontre que - pour les Franco-Ontariens du moins - l'éclosion d'une identité «provinciale» remonte au début du 20e siècle, et qu'en dépit de moments intenses où l'unité canadienne-française s'est refaite (Règlement 17, Montfort), les différences entre le peuple du bassin du Saint-Laurent et ses ramifications ailleurs en Amérique du Nord se sont malheureusement accentuées, mais sans qu'il n'y ait de volonté ou d'intention orchestrées…

Les efforts de rapprochement entre le Québec et les francophones du reste du pays depuis plus d'une vingtaine d'années constituent une initiative heureuse qui a tout avantage à s'intensifier, tant pour le Québec (qui a tout à gagner à prendre connaissance de l'expertise des organisations francophones hors-Québec) que pour les collectivités francophones elles-mêmes (qui ont besoin d'un Québec français, fort et autonome, comme pilier). Et cela ne changera pas, peu importe la direction constitutionnelle que choisira le Québec dans les décennies à venir…

L'Ontario, c'est «notre» place? Oui, bien sûr.
Venir au Québec? Oui, bien sûr.
S'en parler davantage? Oui, bien sûr!






lundi 24 août 2015

Un projet d'une autre époque? De vieilles chicanes? Au contraire...

La semaine dernière, le premier ministre Couillard a (ré)affirmé que le combat pour l'indépendance politique du Québec était «un projet d'une autre époque»... Stephen Harper, aussi, et bien d'autres comme lui rangent depuis des années le projet souverainiste dans le tiroir des «vieilles chicanes» dont les Québécois ne voudraient plus entendre parler… Et que dire des commentaires incessants sur le Bloc québécois, qui aurait «fait son temps», et de son chef «has-been», Gilles Duceppe…

C'est un discours insidieux qui, à force d'être répété ad nauseam et endossé comme une évidence par la majorité des élites politiques et médiatiques, devient vérité pour trop de gens peu ou mal informés. Un projet d'une autre époque? De quelle époque, au juste? Et ces vieilles chicanes, quand se sont-elles produites? Recule-t-on jusqu'à la rébellion des Patriotes, au rapport Durham, à l'Acte d'Union, à la mise en place de la Confédération, aux crises scolaires du 19e et du 20e siècles, à la Révolution tranquille, aux référendums de 80 et 95, au rapatriement unilatéral de la Constitution, à l'Accord du Lac Meech?

Davantage anti-séparatistes qu'authentiques fédéralistes, ces fossoyeurs du rêve d'un Québec indépendant se gardent bien d'aller plus loin dans leurs explications. Pourquoi le faire, quand leur auditoire applaudit sans se poser de questions… S'ils se trouvaient acculés à une justification, ils seraient obligés d'ouvrir des pans d'histoire qui démontrent pourquoi toutes ces «vieilles chicanes» ont vu le jour… et risquer de révéler que la plupart d'entre elles n'ont jamais vraiment été réglées… et que les francophones et les Québécois ont été le plus souvent perdants…

Je viens d'achever le livre Brève histoire des patriotes, de Gilles Laporte*, publié récemment - en avril 2015. Une synthèse assez remarquable de cette période de l'histoire où le peuple bas-canadien (on dirait aujourd'hui québécois), devenant nation, a voulu se libérer de ses chaînes coloniales et se gouverner en fonction de principes qui - au moment de la rébellion de 1837-1838 - incorporaient de plus en plus des valeurs laïques et républicaines.

La réponse de Londres a été militaire et brutale. Journaux interdits, villages incendiés, pillés, familles dépouillées, patriotes emprisonnés, exilés et pendus. Sans oublier «la solution finale» issue du rapport Durham: incarcérer la nation française d'Amérique dans un régime où elle serait désormais minoritaire, où sa langue serait interdite, et où, graduellement, elle serait assimilée à une majorité anglophone. Ce fut l'Acte d'Union de 1840. Cet Acte marqua notre passage de majorité qui s'assume à minorité qui quémande, de peuple normal à peuple «provincial», trop souvent soumis à une majorité pan-canadienne «autre» ou hostile… Ce fut le signal d'une lutte qui se poursuit 175 ans plus tard…

En 1867, la Confédération a créé un cadre juridique qui faisait du Québec une réserve bilingue dans un Canada autrement anglais… On l'a vu dans les décennies qui ont suivi… de la première rébellion des Métis à la Première Guerre mondiale, alors que des majorités anti-francophones racistes ont enclenché une persécution systématique de leurs minorités acadiennes et canadiennes-françaises sans que le gouvernement fédéral ne lève le petit doigt… Il a fallu 100 ans et la menace de sécession du Québec pour que l'on entreprenne sérieusement de réparer ces injustices, et les combats se poursuivent encore en 2015 devant les tribunaux… De très vieilles chicanes, très actuelles…

Passons sur les crises de la conscription pour atterrir aux années 1960, où, comme le disait le slogan électoral des libéraux autonomistes de Jean Lesage, c'était «le temps que ça change» et que l'on devienne «maîtres chez nous». La nation, plus québécoise que canadienne depuis longtemps, veut de plus en plus voler de ses propres ailes. Fédéralistes comme indépendantistes s'entendent là-dessus, tout en divergeant sur l'objectif final. Et la langue française, comme toujours en péril, a besoin de protection, tant au Québec qu'ailleurs au Canada.

Il existait une marge de manoeuvre mais la Constitution de 1867 avait besoin d'être dépoussiérée. Faut-il se surprendre que le Québec se soit retrouvé le plus souvent seul contre Ottawa et les autres capitales «provinciales», et que les pourparlers constitutionnels soient paralysés depuis un demi-siècle, à l'exception du coup d'État de Pierre Elliott Trudeau en 1982? Une constitution modifiée sans l'accord du Québec, ne reconnaissant pas sa spécificité, et qui reste jusqu'à aujourd'hui un document qui refuse d'enchâsser l'existence de la nation francophone du pays. Une autre «vieille» chicane?

L'échec de l'Accord du Lac Meech a provoqué une crise qui a presque abouti à la sécession du Québec lors du référendum de 1995. Est-ce là cette «autre époque» qu'évoque Philippe Couillard? Cela fera 20 ans cette année, et rien n'a été réglé des litiges qui ont suscité la démarche référendaire de 1980 et de 1995. Ottawa est même venu jeter de l'huile sur le feu avec sa loi sur la clarté, affirmant ainsi son «droit» d'encadrer toute démarche sécessionniste d'un État membre de la fédération…

En 2015, des francophones hors-Québec continuent de parader devant les tribunaux pour tenter d'affirmer des droits linguistiques qui auraient dû être reconnus depuis 1867 et dont les Anglo-Québécois n'ont jamais été privés. En 2015, Ottawa continue d'envahir les champs de compétences des provinces (peu importe le parti, le NPD comme les autres…) et de s'opposer à toute démarche qui verrait le Québec affirmer des valeurs autres (laïcité, principes républicains) ou s'épanouir davantage sur le plan international...

En 2015, aucun parti pan-canadien ne défend réellement les principes du fédéralisme dans la mesure où ils pourraient servir les aspirations du Québec et des francophones. Sur le plan de la laïcité, le «bloc» canadien rampe devant les excès du multiculturalisme religieux. Politiquement, entre l'obscurantisme style «terre brûlée» des conservateurs, le «je-mettrai-toujours-le-Québec-à-sa-place» des libéraux et les visées centralisatrices du NPD, mixture rendue encore plus toxique par l'à-plat-ventrisme du gouvernement Couillard et l'émergence d'un pseudo-souverainisme rose-nanane, les choix électoraux sont clairs pour les Québécois qui rêvent toujours d'un pays à leur image.



Dans le livre de Gilles Laporte, j'ai découvert un certain Lucien Gagnon, que je ne connaissais pas. Un cultivateur à Saint-Valentin, lieutenant de Robert Nelson, signataire de la déclaration d'indépendance du Bas-Canada, vaillant combattant contre la répression militaire britannique, ruiné (ainsi que sa famille) par son adhésion au parti patriote, exilé parce que sa tête était mise à prix, son corps rapatrié par son épouse en 1842, vêtu de la tuque bleue et d'étoffe du pays conformément à ses dernières volontés. Il voulait rentrer dans un Bas-Canada en paix, indépendant, libre, démocratique et laïc. Son rêve reste inachevé. Le rêve d'une autre époque? Le rêve de toutes les époques...

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* Brève histoire des patriotes, par Gilles Laporte. Éditions Septentrion, 2015. 362 pages.


jeudi 20 août 2015

Presque une exécution en ondes...

Je feuilletais mon Devoir de mardi matin (18 août) quand je suis tombé sur cet entrefilet au bas de la page 2 du journal, portant sur la candidate du Bloc québécois dans Hull-Aylmer, une circonscription de ma région. Selon l'article, les dirigeants du parti semblent lui avoir interdit d'accorder des interviews «formels» aux médias à cause d'une «entrevue difficile sur les ondes d'une station de radio locale»...


Il n'en fallait pas plus pour piquer ma curiosité… J'ai vite trouvé l'entrevue en question, sur le site Web de la station 104,7 FM Outaouais. Elle avait été accordée le mardi 11 août dans le cadre de l'émission «Solide comme le Roch» (voir lien à la fin du texte) de l'animateur Roch Cholette. L'échange dure un peu plus de 11 minutes et je me suis obligé à l'écouter de la première à la dernière pénible minute… De fait, il ne s'agit pas d'un échange… c'est presque une exécution en ondes.

Un animateur sans pitié, du moins cette fois, politicien d'expérience par surcroit (il a été député libéral de Hull à l'Assemblée nationale de 1998 à 2008), contre une jeune candidate inexpérimentée (elle est étudiante en sociologie à l'Université du Québec en Outaouais), mal informée, et surtout, sans défense. Un véritable massacre dont M. Cholette ne devrait pas être trop fier, tellement c'était facile, mais dont le Bloc est entièrement responsable. M. Cholette y est sans doute allé fort, mais c'est son style et son boulot. Et il est bien connu. Le Bloc n'a pas d'excuses. On a laissé la jeune candidate aller seule à l'abattoir…

Avoir été bien préparée, Maude Chouinard-Boucher, puisque c'est d'elle qu'il s'agit, aurait pu tirer son épingle du jeu. Quelques-unes des affirmations de M. Cholette étaient contestables, fausses mêmes, et le ton parfois condescendant, mais ses questions étaient toutes légitimes dans le cadre d'un débat radiophonique en pleine campagne électorale. Et c'étaient des questions tout à fait prévisibles dans une lutte où le Bloc québécois relève d'un cuisant échec en 2011, et doit quotidiennement justifier sa pertinence devant une classe médiatique sceptique et parfois agressive.

Je ne sais pas comment Mme Chouinard-Boucher a compris le concept d'une entrevue à l'émission de Roch Cholette, mais j'ai eu la nette impression, dès la première attaque de l'animateur, qu'elle était surprise et déstabilisée. À partir de là, tous les coups portaient presque sans réplique. Si l'étudiante en sociologie croyait que sa première entrevue en ondes serait sympathique et lui permettrait de bien se présenter au public, elle a dû vite déchanter. Le vrai monde politique et médiatique est le plus souvent bête et méchant pour celui ou celle qui ne s'y est pas préparé…

La première salve de Roch Cholette a donné le ton. À peine les présentations terminées, il demande à l'étudiante si le fait que sa candidature dans Hull-Aylmer ait été annoncé par Gilles Duceppe lors d'un événement de presse à Montréal ne constitue pas un affront aux citoyens d'ici… Que pouvait-elle répondre? Le Bloc aurait dû, en effet, faire l'annonce dans Hull-Aylmer. Elle s'est trouvée dans l'obligation d'improviser…

«Tout s'est déroulé très vite», a-t-elle lancé, tentant d'expliquer que dans l'espace de quelques jours, des gens du Bloc l'avaient approchée pour qu'elle se présente comme candidate dans Hull-Aylmer, et qu'elle devait se rendre le surlendemain à Montréal pour l'annonce officielle, pour des prises de photos. Elle était coincée dans un engrenage qu'elle ne contrôlait pas. C'est ce qui arrive souvent à une ou un candidat qu'on recrute à la dernière minute dans une circonscription où les chances de se faire élire sont nulles à moins d'un miracle ou d'une vague inattendue…

Quand l'animateur lui a demandé comment on pouvait prendre sa candidature au sérieux, Mme Chouinard-Boucher aurait pu rappeler qu'en 2011, des tas de candidats du NPD au Québec étaient dans sa situation, et même pire. Que penser du cas de Ruth Ellen Brosseau dans la région de Trois-Rivières, qui ne connaissait même pas sa circonscription, qui était en vacances à Las Vegas, et qui a été élue dans la vague orange de façon totalement imprévisible? Et malgré tout, elle est devenue une députée en vue, et vice-présidente fédérale du Nouveau Parti démocratique…

Cependant, après son élection, dans la frénésie médiatique, le NPD n'avait pas offert sa jeune élue - plutôt anglophone - en pâture aux médias. L'organisation du parti avait pris le temps de préparer Mme Brosseau, de la former, et avait dosé son introduction devant les micros et caméras. De toute évidence, personne au Bloc n'a pris de telles mesures pour empêcher Mme Chouinard-Boucher de se faire piéger.

Parce que des questions piège, il y en avait. Après l'avoir forcée à avouer que le Bloc ne visait pas le pouvoir, ce que tous savent, Roch Cholette lui a demandé avec insistance qui la candidate préférerait comme premier ministre: Harper, Mulcair ou Trudeau? «C'est une bonne question», répond-elle, avant de rigoler et de tenter désespérément - et malhabilement - de se défiler. Bien préparée, elle aurait pu se contenter de dire qu'aucun des trois partis ne répondait aux aspirations du Bloc, et que les députés du Bloc travailleraient loyalement avec les autres formations - pour représenter les citoyens de leur circonscription, pour faire valoir son programme et pour défendre les intérêts du Québec.

«Pourquoi je devrais vous demander quels sont vos engagements (dans Hull-Aylmer) quand vous n'avez aucune chance de les appliquer?», lance l'animateur. Une autre question piégée. M. Cholette a siégé comme député de l'opposition à Québec et il sait qu'un député, même s'il n'est pas au pouvoir, peut faire oeuvre utile pour défendre sa circonscription et promouvoir ses projets. Mais encore une fois, la candidate, déjà dans les cordes, cafouillait…

«C'est quoi votre engagement numéro un dans Hull-Aylmer?» L'étudiante en sociologie, une «étudiante comme les autres» jusqu'à la semaine précédente, était de toute évidence séduite par l'option souverainiste du Bloc, et non par une connaissance détaillée des dossiers régionaux. À peine extirpée de son environnement scolaire pour se lancer en campagne électorale dans une circonscription où le Bloc est donné perdant, et où le programme de revendications locales semble en gestation, Mme Chouinard-Boucher ne savait pas quoi répondre… et ce n'était pas de sa faute…

Dans une société où le milieu politique est trop souvent teinté de cynisme, les partis politiques ont besoin d'un apport accru de jeunes idéalistes qui sont prêts, même à 21 ans, à servir une cause, une région ou un pays. Le parti qui les recrute doit les protéger, les former, les préparer, s'assurer que leur expérience ne serve pas qu'à nourrir leurs désillusions… Le Bloc n'a pas fait son boulot avec sa candidate dans Hull-Aylmer et c'est elle qui en a payé le prix…

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Si j'avais eu à la conseiller, je lui aurais dit de toujours dire la vérité telle qu'elle la perçoit et de refuser de s'aventurer dans des questions où elle n'est pas sûre de la réponse, où elle connaît peu ou mal les dossiers. Par exemple, elle aurait pu répondre ainsi:

«Annoncer votre candidature à Montréal plutôt que dans Hull-Aylmer, n'est-ce pas un affront aux citoyens de la région?» Réponse: «On m'a demandé d'être candidate il y a quelques jours et on m'a convoqué à Montréal pour l'annonce de plusieurs candidatures. C'est ma première expérience en politique. Que voulez-vous que je vous dise de plus? Vous pensez que j'ai mal fait?»

«Qui voudriez-vous avoir comme premier ministre puisque vous n'avez aucune chance de prendre le pouvoir?» Réponse: «Je n'y ai pas vraiment pensé. Il faudrait que je réfléchisse à la question et que j'en discute avec des collègues. Je vous en reparlerai quand j'aurai eu le temps d'y penser. Promis.»

«Pourquoi je devrais vous demander quels sont vos engagements (dans Hull-Aylmer) quand vous n'avez aucune chance de les appliquer?» Réponse: «Vous croyez que je n'ai aucune chance de les appliquer. Moi j'ai la conviction que je peux faire une différence et je veux avoir la chance d'essayer. Ce que je peux promettre, c'est que je travaillerai fort pour bien représenter les citoyens d'ici.»

«C'est quoi votre engagement numéro un dans Hull-Aylmer?» Réponse: «Je viens d'être choisie il y a quelques jours et notre programme pour Hull-Aylmer est en préparation. Jusqu'à la semaine dernière, je n'étais qu'une étudiante à l'UQAH. J'ai besoin d'un peu de temps pour me renseigner. Vous ne voudriez pas que je vous dise n'importe quoi, et moi non plus.»
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À la fin de l'entrevue, après s'être trompée dans le nom de la circonscription (Gatineau-Aylmer au lieu de Hull-Aylmer), la candidate du Bloc a déclaré qu'elle accepterait de participer aux débats entre candidats, y compris celui de la station 104,7FM. L'organisation du Bloc a quelques jours ou quelques semaines pour voler au secours de Mme Chouinard-Boucher. Elle le mérite bien, si ce n'est que parce qu'elle a eu le courage de porter la bannière souverainiste dans Hull-Aylmer, circonscription quasi imprenable, dans l'ombre de la tour du Parlement canadien.

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Lien à l'émission de Roch Cholette
http://bit.ly/1PmHBp1
Sélectionnez le 11 août 2015
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vendredi 14 août 2015

L'esprit de rébellion des patriotes...


J'achève ces jours-ci la lecture de la «Brève histoire des patriotes» de l'historien Gilles Laporte, publiée il y a quelques mois, en avril 2015. Et je suis frappé, une fois de plus, par la ténacité et le courage de notre petit peuple du bassin du Saint-Laurent qui, avec les moyens du bord, s'était levé contre le plus puissant empire du monde pour obtenir un gouvernement démocratique et un pays à son image.

En dépit d'une répression militaire féroce des autorités britanniques, de l'abolition du parlement bas-canadien, de la suspension des libertés, des emprisonnements, exils et pendaisons, sans oublier l'intervention d'un haut clergé anglo-servile qui menaçait les patriotes jusque dans l'outre-tombe, l'esprit de rébellion des nôtres a survécu pendant des décennies aux défaites de 1837-1838 et ses braises ont persisté, fumantes, jusqu'au réveil des années 1960.

Ce n'est pas un hasard si la rébellion patriote a influencé, depuis le début, l'ensemble du mouvement indépendantiste moderne au Québec. Celui-ci puise abondamment dans l'héritage de Louis-Joseph Papineau et des siens. Mais la noble aventure des patriotes a mal fini, et cet échec continue de nous miner, collectivement. Conquis en 1759, défaits en 1837-38, nous restons en quête d'une victoire ultime qui nous échappe depuis plus de 175 ans.

Aujourd'hui comme en 1837, il y a déséquilibre des forces en présence. Le projet d'un pays à notre image est mené contre les armes politiques et constitutionnelles de l'État fédéral (et de l'État québécois quand les libéraux sont au gouvernement), contre le pouvoir omniprésent de l'argent et contre un très puissant arsenal médiatique. Malgré tout, au référendum de 1995, plus de 60% des francophones du Québec ont appuyé le Oui. Ce n'était pas suffisant.

Depuis 20 ans, les coups de massue s'intensifient pour abattre ce qui reste de l'esprit de rébellion du dernier tiers du 20e siècle. S'y ajoutant le découragement d'après-défaites et la division en factions de l'opinion souverainiste, le Parti québécois a accumulé les échecs et le Bloc québécois a été presque anéanti en 2011. Anti-souverainistes se réjouissent et anciens souverainistes se résignent. À lire les éditoriaux et chroniques, le projet d'indépendance a fait son temps…

Et pourtant… Je scrutais trois sondages*, publiés aujourd'hui, sur les intentions de vote en vue du scrutin fédéral... et en dépit des railleries qui accablent tant le PQ que le Bloc depuis des années, près du quart des francophones du Québec affirment soutenir les candidats et candidates du Bloc québécois. Et l'appui à un éventuel Oui à un éventuel référendum continue - devant une opposition médiatique quasi-unanime - à rallier plus de 40% des francophones…

Le vieil esprit de rébellion… Bien des gens se découragent en voyant le Bloc sombrer à 20% ou moins dans les intentions de vote. Ils devraient plutôt s'émerveiller. Avec les moyens énormes dont il dispose, l'appareil politique et économique anti-souverainiste n'a toujours pas réussi à rayer du radar l'option qu'incarne le Bloc à Ottawa. Elle reste là, tenace, prête à brouiller les cartes dans un nombre appréciable de circonscriptions.

Les autres partis le savent. Quand Stephen Harper vient chanter les mérites du nationalisme québécois, quand les libéraux de Justin Trudeau s'affichent différemment de ceux du reste du pays, quand le NPD ressort sa Déclaration de Sherbrooke, les partis fédéralistes accréditent eux aussi le caractère «distinct» de la société québécoise et tentent même d'en tirer des bénéfices électoraux…

Comment tout cela finira-t-il? Je sais qu'à la fin de mon livre sur les patriotes, ces derniers auront été vaincus, même si leur esprit a survécu. Que liront mes descendants dans 175 ans quand ils auront en mains un livre sur l'épopée actuelle du mouvement indépendantiste? Une chose est sûre: les derniers chapitres ne sont pas encore écrits...

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* Liens aux trois sondages de vendredi:

Ekos - http://bit.ly/1KmV3W9
Mainstreet Research - http://bit.ly/1KmV5Nu
Forum Research - http://bit.ly/1fbGRXd
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**Lien au sondage Léger du lendemain (samedi 15 août):
Léger - http://bit.ly/1UK2QEG


jeudi 13 août 2015

Enjeux linguistiques: prudence ou lâcheté?


À chaque fois que le mouvement indépendantiste au Québec reprend du galon dans l'opinion publique, quelque porte-parole fédéral ne manque jamais sa chance de nous rappeler l'importance du fait français et du bilinguisme au Canada, sans oublier l'apport essentiel du Québec comme foyer principal de la francophonie canadienne et, bien sûr, la présence vitale de minorités francophones dans toutes les provinces à majorité anglaise.

Alors comment se fait-il que ces thèmes, apparemment fondamentaux pour justifier la survie de la Confédération, disparaissent des radars des grands partis politiques en période électorale? Sont-ils moins pertinents? Moins intéressants? Pas du tout. On fera tout pour éviter de parler des enjeux linguistiques parce qu'ils n'ont aucune rentabilité électorale… Entre une opinion publique francophone amorphe et l'indifférence teintée d'hostilité des Anglo-Canadiens, on s'imposera un silence prudent…

On reproche déjà à Thomas Mulcair les nuances qu'il apporte à son discours sur Énergie Est selon qu'il se pavane au Québec ou en Alberta… Alors pensez-vous que le chef du NPD, ou Justin Trudeau, ou pire, Stephen Harper, vont se promener de Rimouski à Saskatoon à Halifax pour promettre de renforcer la Loi sur les langues officielles, pour garantir aux fonctionnaires fédéraux francophones le droit de travailler dans leur langue, pour augmenter les fonds destinés à la promotion du français hors-Québec?

De leur point de vue ce serait suicidaire, compte tenu qu'une proportion appréciable de l'opinion anglo-canadienne trouve déjà que le Québec et la francophonie sont trop bien servis, et que cette importante frange hostile n'a pas de contrepartie organisée, ni au sein de l'opinion anglo-canadienne francophile, ni au sein des collectivités canadiennes-françaises et acadiennes, trop dispersées et usées par les combats de l'existence pour forger des forces de frappe efficaces sur l'échiquier électoral fédéral.

Les cris du coeur récents de Marie-France Kenny, ancienne présidente de la Fédération des communautés francophones et acadienne, resteront… des cris du coeur. Et pourtant, elle avait des choses importantes à dire au gouvernement fédéral: «La Loi sur les langues officielles est l'un des garde-fous de la langue française au Canada, affirmait-elle. Mais c'est la loi la moins bien appliquée au pays, et ça fait 45 ans que c'est comme ça.»

Pas une des lois piétinées parmi d'autres, mais la plus piétinée! Il y a quelques jours, au début de la campagne électorale, la FCFA a demandé «que le prochain gouvernement s'engage à ne jamais plus tolérer rien de moins que l'excellence en matière de respect de la Loi sur les langues officielles». A-t-on entendu une réponse quelconque? Non… Ciel, sauf pour Radio-Canada, les médias - y compris ceux du Québec - n'en ont à peu près pas parlé… comme d'habitude. Les francophones hors-Québec resteront encore et toujours les laissés-pour-compte de cette campagne…

Dans un contexte où la francophonie québécoise reste fragile et où nos avants-postes hors-Québec risquent de succomber les uns après les autres, l'administration fédérale demeure une partie du problème, et non de la solution. On n'a qu'à lire les rapports successifs des commissaires aux langues officielles. Au Québec, Ottawa refuse de soumettre les entreprises sous sa juridiction aux exigences de la Loi 101, et les milieux de travail de la Fonction publique fédérale demeurent partout (et surtout dans la région d'Ottawa-Gatineau) un gigantesque instrument d'assimilation pour le grande majorité des fonctionnaires de langue française.

Sans oublier les interminables contestations devant les tribunaux pour obtenir une application juste des droits scolaires garantis par l'article 23 de la Charte canadienne des droits et libertés, les consultations bidon entourant le renouvellement de la Feuille de route fédérale sur la dualité linguistique, et les plaintes constantes de francophones incapables d'obtenir des services en langue française dans des établissements fédéraux... 

Quand le Bloc était politiquement aux commandes du vaisseau québécois à Ottawa, on pouvait compter sur l'appui constant des troupes de Gilles Duceppe en matière de francophonie. Au sein du NPD, il restait bien sûr la voix d'Yvon Godin, forte et droite. Mais le guerrier acadien est parti, comme le Bloc depuis 2011, et les braises de leurs combats refroidissent à vue d'oeil.

En matière de francophonie, québécoise et canadienne, il y a trop de lâcheté… Et les médias, qui devraient être nos chiens de garde, ne font pas - ou mal - leur boulot…






mercredi 12 août 2015

Sondage Ipsos d'aujourd'hui… effets minimes du débat des chefs

Le premier sondage depuis le débat en anglais des chefs de partis pan-canadiens a été rendu public aujourd'hui. Réalisé par la maison Ipsos pour Global News auprès de plus de 2000 répondants (en ligne et par téléphone), il semble accréditer une lutte serrée à trois pour l'ensemble du pays, avec le NPD en tête (33%) mais en baisse très légère, les conservateurs seconds (31%) mais aussi en chute, et les libéraux troisièmes (28% mais en hausse de 3 points)...

Personne n'a subi de knock-out dans ce premier affrontement télévisé, qui paraît avoir profité à Justin Trudeau plus qu'à ses principaux adversaires, MM. Mulcair et Harper. Sans exclure la possibilité qu'en chemin vers le 19 octobre, la campagne d'un des chefs ou de son parti puisse dérailler, ou que l'un d'entre eux puisse se détacher du peloton, tout semble indiquer pour le moment qu'aucune formation ne s'approche du seuil requis pour l'obtention d'une majorité au prochain Parlement.

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Voici le lien au sondage Ipsos d'aujourd'hui: http://bit.ly/1WiIfsO
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Dans cette guerre de tranchées menée sur fond de polarisation d'un électorat comprenant une frange croissante d'opposition extrême au parti de M. Harper et aux valeurs qu'il représente, les appels au vote stratégique risquent de nuire surtout aux partis qui n'aspirent pas au pouvoir - tels le Bloc québécois et le Parti vert. Car l'enjeu ne sera pas, comme à l'élection de 2011, d'empêcher M. Harper de former un gouvernement majoritaire, mais bien de prendre le pouvoir à sa place… Ni M. Mulcair ni M. Trudeau ne veulent être chef de l'Opposition… ils veulent occuper le fauteuil du premier ministre…

Et si on se fie au sondage Ipsos, les néo-démocrates auront absolument besoin de rééditer la vague orange de 2011 au Québec pour avoir une chance de devancer les conservateurs. Leur avance actuelle de 19 points au Québec (NPD 41, PLC 22, PC 19, Bloc 16) pourrait s'avérer suffisante à cet égard, mais aucun résultat dans le reste du pays permet de croire à une percée générale néo-démocrate.

Le parti de M. Mulcair mène dans les intentions de vote en Colombie-Britannique seulement, et affiche des retards considérables dans les Prairies ainsi que dans les Maritimes. En Ontario, il n'est pas loin des conservateurs et des libéraux (33% chacun), mais reste bon troisième à 29%. Le recul des conservateurs  profitera, si la tendance se maintient, tant aux libéraux qu'aux néo-démocrates. Dans un scénario où les néo-démocrates doivent obtenir 130 députés ou plus pour devancer le PC et le PLC, les quelque 60 élu(e)s du Québec constituent une nécessité absolue!

Le défi à relever, pour le Bloc québécois, est formidable. Pas impossible, cependant. Les Québécois ont mis plus de 125 ans à larguer les deux vieux partis comme premier choix électoral à Ottawa. Puis Jack est arrivé et après 20 ans avec le Bloc, ce fut la vague orange de 2011… Le Bloc a vite compris qu'il devait rebâtir sa base et convaincre de nouveau les Québécois de l'importance d'une présence souverainiste à Ottawa. C'est un travail qu'avait fort bien entrepris Mario Beaulieu mais qui prendra du temps, peut-être plus qu'il n'en faut pour obtenir les résultats escomptés le 19 octobre 2015.

La présence de Gilles Duceppe s'est manifestée par un bond dans les sondages pour quelques semaines, mais tout semble indiquer un retour graduel aux chiffres de Mario Beaulieu. Tout de même... Comme les appuis des libéraux sont concentrés dans les circonscriptions à forte proportion anglophone ou allochtone, et que les conservateurs apparaissent dominants dans la région de Québec et en Beauce, le Bloc aura des chances de mener de bonnes luttes dans d'autres régions traditionnellement souverainistes. Mais le NPD sera difficile à battre partout.

Peu importe le résultat, peu importe les sondages, peu importe le faible soutien médiatique (autre que dans les médias sociaux), le travail du Bloc sur le terrain ne sera pas perdu. S'il remporte une bonne brochette de victoires le 19 octobre, tant mieux! Sinon, il y aura eu là un exercice fructueux pour la préparation d'une nouvelle campagne fédérale à court terme, si le parti vainqueur est minoritaire (c'est ce qui paraît le plus probable), ou pour le scrutin québécois de 2018.

Enfin, sait-on jamais? D'ici la mi-octobre, tant de choses peuvent arriver...



mardi 11 août 2015

La FTQ largue le Bloc… Vraiment? Selon qui?

Pour une seconde fois en une semaine, le quotidien La Presse publie un article que je juge tendancieux au sujet du Bloc québécois. Le premier, intitulé Option nationale investit le Bloc, était mentionné dans mon tout premier texte de blogue sur la campagne électorale (Il faudra surveiller de près les médiashttp://bit.ly/1DpQpJS). Le second a été publié ce matin, et porte trois titres différents, selon qu'on le lise sur le site Web de La Presse ou sur un écran de La Presse+

Dans le site Internet régulier de La Presse, en première manchette, tôt ce matin, on pouvait apercevoir: «La FTQ charmée par le NPD». Dans La Presse+, on y allait de façon plus lapidaire avec deux titres: «La FTQ tourne le dos au Bloc et appuiera le NPD», et «La FTQ largue le Bloc». L'auteur du texte, Philippe Teisceira-Lessard, n'est probablement pas responsable de ces titres ou du placement de la nouvelle dans le journal, mais sa rédaction a jusqu'à un certain point favorisé la suite des événements…

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(Avant de poursuivre, pour bien s'entendre sur le sens des mots, je vous offre cette définition du mot «tendancieux», tirée du dictionnaire Larousse: «qui n'est pas objectif, qui manifeste une tendance idéologique, des idées qui déforment»)
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Pourquoi ce texte et sa présentation peuvent-ils être qualifiés de tendancieux? D'abord parce que le premier titre constitue une interprétation discutable du texte, que le second titre est à moitié faux, et que le troisième, au sens le plus commun de «larguer», est tout à fait faux. De plus, le non-appui de la FTQ au Bloc québécois n'est pas une nouvelle: La Presse l'avait publié le 11 juin 2015 dans un texte de La Presse canadienne sur les positions électorales de la CSN et de la FTQ (voir http://bit.ly/1J1oJLG).

Ce que le texte du 11 juin affirmait, cependant, c'est que la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ), comme centrale, ne prendrait position en faveur d'aucun parti politique en vue de l'élection fédérale d'octobre 2015. Rien dans le texte de La Presse de ce matin ne contredit cette affirmation. De fait, dans son troisième paragraphe, l'auteur rappelle que l'an dernier, la FTQ avait annoncé que dans une dizaine de circonscriptions, elle appuierait le candidat ou la candidate - néo-démocrate, libéral ou bloquiste - ayant le plus de chance chances de l'emporter contre le porte-étendard conservateur.

Cependant, aux élections fédérales précédentes, la FTQ avait pris officiellement position en faveur du Bloc, contrairement à la CSN qui n'a pas le droit, en vertu de ses statuts, de prendre des positions partisanes. La FTQ appuyait le Bloc pour diverses raisons, y compris celle, évidente, qu'il constituait la plus importante force d'opposition aux gouvernements que la FTQ combattait.

Cette fois, avec la présence de 55 députés néo-démocrates et la popularité du NPD au Québec (qui mène toujours dans les sondages), on aurait pu s'attendre que la FTQ donne son appui au parti de Thomas Mulcair. C'aurait été vraiment surprenant que la centrale appuie officiellement le Bloc. Or, la FTQ a décidé de ne pas donner d'appui officiel au NPD, même si la majorité de ses syndicats semblent, eux, prêts à le faire…

Pourquoi? Cette situation n'est même pas abordée dans le texte de La Presse. C'est, il me semble, l'une des premières questions qu'il aurait fallu poser au porte-parole de la FTQ. Une chose est claire. Nulle part dans le texte de Philippe Teisceira-Lessard affirme-t-on que la FTQ - la centrale - est «charmée» par le NPD ou qu'elle appuie ou qu'elle appuiera le NPD. Nulle part dit-on que la FTQ a «largué» (qui signifie, abandonner ou se débarrasser de) le Bloc québécois. L'expression «tourné le dos», employée dans un des titres, serait peut-être un peu plus acceptable…

Alors, résumons. Ce que le journaliste de La Presse a appris, c'est qu'un grand nombre, sans doute la majorité, des syndicaux locaux affiliés à la FTQ appuieront le NPD et que les députés québécois du NPD ont, depuis, 2011, «fait du bon travail» aux dires du secrétaire général de la FTQ, Serge Cadieux. C'est déjà en soi une nouvelle fort intéressante digne d'une manchette dans un journal comme La Presse.

Le dérapage se produit quand on omet de signaler que la centrale elle-même n'appuie pas le NPD, ni le Bloc (un fait connu et publié dans La Presse il y a deux mois), et que les présentateurs du texte en déduisent - dans leurs titres - qu'il s'agit là d'une position officieuse ou officielle de la centrale… L'impression laissée que le Bloc a été «largué» s'accroît quand le scribe inclut, au milieu du texte, sans préavis, que la FTQ a appuyé la campagne du Oui lors des référendums de 1980 et 1995. Comme si le non-appui au Bloc en 2015 constituait vraiment une sorte d'hérésie, compte tenu des sympathies indépendantistes de la FTQ…

J'ai passé au peigne fin le site Web de la FTQ et je n'ai pas trouvé de prise de position en faveur du NPD. Peut-être ai-je regardé avec mes yeux d'homme, comme me le rappelle souvent avec raison mon épouse. Je guetterai le site pour voir si on émet des précisions pendant la journée…

Une autre question, hypothétique, que le journaliste aurait pu poser. Que risquent de faire la FTQ et ses syndicats si le Bloc grimpe dans les sondages contre toute attente et devient l'un des favoris au Québec d'ici septembre ou octobre?

Entre-temps, voilà que l'agence Presse canadienne (http://huff.to/1ToWZ5d) reprend en le résumant le texte de La Presse, et accentue l'impression d'un rejet du Bloc par la FTQ, plutôt qu'un réalignement d'un grand nombre de syndicats vers le NPD en vue d'un vote stratégique… Ce texte sera publié dans une multitude de médias… avec l'effet habituel du jeu du téléphone…


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En mi-journée, cette note de la FTQ sur Twitter:


La réitère qu'elle n'appuie aucun parti. Battre les Conservateurs et leur bilan désastreux, voilà notre seul but.

Je m'en doutais…
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lundi 10 août 2015

La «Déclaration de Sherbrooke» du NPD refait surface...

Adoptée par le Nouveau Parti démocratique en 2005, la «Déclaration de Sherbrooke» ressurgit de temps à autre. Pas très souvent. La semaine dernière, c'est le chef libéral, Justin Trudeau, qui a brandi devant Thomas Mulcair le passage le plus cité de cette «Déclaration», celui qui «reconnaît une décision majoritaire (50% + 1) des Québécois et des Québécoises, advenant la tenue d'un référendum visant à modifier le statut politique du Québec».

Mais la «Déclaration de Sherbrooke» (voir texte complet à http://bit.ly/1ht1MGV), c'est bien plus que ça. Ce document adopté par la section québécoise du NPD et endossé par l'ensemble du parti ne se contente pas de fixer le seuil d'une possible sécession du Québec. Il propose une vision globale des relations entre le Québec et le reste du pays, et un projet de fédéralisme «asymétrique» qui pourrait, à la longue, modifier en profondeur le profil politique et constitutionnel du Canada.

Pour le meilleur ou pour le pire? Difficile à dire… Le NPD doit d'abord former un gouvernement à Ottawa, ce qui n'est pas assuré, puis décider - une fois au pouvoir - de brasser une marmite constitutionnelle figée depuis plus de 30 ans… ce qui n'est guère assuré non plus… Mais supposons un instant que ce soit du sérieux et que la Déclaration de Sherbrooke devienne l'instrument du pouvoir fédéral canadien. De quoi le pays aurait-t-il l'air?

Fidèle aux traditions néo-démocrates interventionnistes et centralisatrices, Ottawa envahirait de plus en plus les domaines de compétence provinciale… mais seulement dans les provinces à majorité anglophone. Le Québec, à chaque intrusion fédérale autorisée par le Canada anglais, aurait droit de retrait avec compensation financière. Cela correspond à la vision que présente le NPD des aspirations nationales des Anglo-Canadiens et des francophones du Québec.

Je cite ici la Déclaration de 2005 du NPD:

«La construction de l'État moderne et d'un projet de société pour les Québécoises et Québécois s'est fait principalement autour de l'État québécois. (…) Dans ce contexte, le rôle de l'État fédéral était plus souvent qu'autrement perçu comme étant secondaire ou périphérique. Cette vision contraste évidemment avec celle portée par une majorité des gens des autres provinces, qui voient le gouvernement fédéral comme étant leur gouvernement "national", avec un rôle secondaire aux provinces.»

Voilà le coeur de l'asymétrie néo-démocrate. Deux gouvernements nationaux pour deux nations. Québec, gouvernement national des francophones. Ottawa, gouvernement national des Anglo-Canadiens. Pour les Québécois, Ottawa demeure secondaire ou périphérique… Pour la majorité anglo-canadienne des autres provinces, les gouvernements provinciaux sont perçus comme secondaires…

Mais attention… cela n'accroît en rien les pouvoirs du Québec au sein de la fédération. Seuls les pouvoirs d'Ottawa augmentent, à chaque concession des neuf provinces anglophones. Québec obtient le droit de conserver (avec compensation) les pouvoirs que les autres provinces pourraient céder à Ottawa, mais n'obtient aucun nouveau pouvoir appartenant jusque là au gouvernement fédéral. Pour le Québec c'est le statu quo, pendant qu'Ottawa fait le plein de nouvelles juridictions… 

On pourrait voir apparaître des programmes fédéraux dans de nombreux domaines de compétence provinciale - garderies, éducation, santé, logement, infrastructure municipale et bien d'autres… Les provinces à majorité anglaise deviendraient ainsi au fil des ans des puissances diminuées, et le concept (essentiel au fédéralisme) de l'égalité et de l'indépendance entre les niveaux de gouvernements subirait une érosion fatale. Le Québec finirait par être la seule province avec suffisamment de pouvoirs pour justifier l'appellation «fédérale» du régime canadien… 

Déjà aujourd'hui, le Québec dispose d'outils limités contre un pouvoir fédéral omniprésent de dépenser et des tribunaux constitutionnels qu'il ne contrôle pas… Imaginez la situation dans un monde où Ottawa - avec la bénédiction de neuf provinces - envahirait systématiquement des champs de compétence que la Constitution de 1867 et de 1982 lui avaient refusés… Ce serait David contre Goliath...

Est-ce vraiment, comme le dit la Déclaration de Sherbrooke, «la meilleure façon de conjuguer l'État fédéral canadien avec la réalité du caractère national du Québec», pour que ce dernier puisse «relever les défis qui lui sont propres, notamment dans le maintien du fait français en Amérique»?

La réponse à cette question appartiendra toujours aux Québécoises et aux Québécois. Et là, heureusement, le NPD reconnaît «le droit du Québec à l'autodétermination», un droit qui «peut s'exprimer de différentes manières et peut aller jusqu'à l'accession à la souveraineté». Dans un fédéralisme asymétrique où Ottawa se donnerait un statut hiérarchique nettement supérieur aux neuf provinces anglophones, et où le Québec risquerait de devenir le seul rempart contre une centralisation excessive, ce droit à l'autodétermination resterait une bouée de sauvetage…

Mais à bien y penser, pourquoi perdre de précieuses décennies à faire l'expérience douteuse d'une asymétrie fondée sur l'appétit de puissance d'Ottawa et le droit de retrait du Québec? Nous avons une ultime chance de créer un pays à notre image. Mieux ça que de passer notre temps à faire du surplace et à tenter d'assurer notre spécificité en exerçant notre droit de ne pas participer aux projets centralisateurs des Anglo-Canadiens...