lundi 29 février 2016

Croyez-le ou non… Je n'aime pas chialer...

Un palmier dans ma cour???

J'ai entrepris de rédiger ce billet au Jour de l'An. Comme il m'apparaît évident que je ne le terminerai jamais, autant l'ajouter à mon blogue tout de suite, avant d'amorcer le troisième mois de l'année… en ce rare 29 du mois de février...

Une autre année qui débute, et à la fin de 2016, on va sans doute - avec raison - me traiter de chialeux… C'est pas de ma faute, je serai toujours incapable de ranger ma plume face à ce que je perçois comme des manifestations d'injustice, d'abus, de violences, d'inégalités, d'intolérances, d'exploitation, enfin d'un peu tout ce qui appelle à la rescousse mon sens du bien et du mal, individuel autant que collectif. Et vu l'état actuel de notre peuple et de sa planète, l'aigre risque de l'emporter bien souvent sur le doux…

Croyez-le ou non, je n'aime pas chialer… C'est déplaisant, ça finit presque trop souvent en chicane. Quand de parfaits inconnus vous invectivent, parfois dans l'anonymat sur les réseaux sociaux, c'est un moindre mal. Mais quand des gens que vous estimez, des amis ou des proches, vous envoient paître (façon de parler), on regrette presque d'être monté une fois de plus aux barricades. Jusqu'à ce qu'on recommence le lendemain, pour les besoins d'une cause qui nous est chère…

J'aurai cette année 70 ans. Je trouve ça vieux! Avec un peu de chance, mon médecin croit que je réussirai peut-être à franchir cette nouvelle décennie. Sait-on jamais… En tout cas, si j'ai un souhait à formuler, comme journaliste, éditorialiste, chroniqueur, blogueur, comme humain, c'est d'avoir la chance de vivre à un moment - si court soit-il - où je ne pourrai écrire que des textes de joie, de bonheur, de réjouissance…

Voici donc une ébauche de bucket list (expression anglaise pour désigner ce qu'on voudrait faire ou voir avant de mourir)…

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Cher St-Jude (j'ai choisi ce saint parce que c'est le patron des causes désespérées, et vous verrez, les miennes risquent de l'être...), je prie fort, très fort… pour que je puisse, avant de crever:

* applaudir la naissance d'un Québec souverain, dans le cadre d'une entente garantissant les droits culturels des minorités canadiennes-françaises, acadiennes et anglo-québécoise.

* voir mon alma mater, l'Université d'Ottawa, devenir vaisseau amiral d'une vaste université franco-ontarienne.

* féliciter chaleureusement le Vatican pour son respect de la parité hommes-femmes dans ses nominations de prêtres, d'évêques et de cardinaux…

* me réjouir de l'implantation d'une stricte laïcité dans un État où l'on est citoyen d'une république, pas sujet d'un monarque.

* constater que les religions préfèrent amour et fraternité aux affichages ostentatoires (croix, voile, kippa, turban, etc.).

* écrire que mon petit-fils porteur de trisomie 21 a pu obtenir au Québec les services éducatifs qu'il mérite au lieu de se buter aux coupes sauvages du gouvernement Couillard...

* saluer la réussite du combat contre les gaz à effet de serre et un arrêt du réchauffement climatique (sauf dans mon quartier, j'aimerais planter un palmier dans ma cour…).

* assister à la victoire de la démocratie, la paix et la justice dans ces malheureux coins du globe qui en ont le plus besoin.

* voir, ici et partout ailleurs, un monde où l'on n'a plus besoin de refuges pour sans-abri et de soupes populaires.

* pouvoir traverser l'intersection Paiement/La Vérendrye à Gatineau sans que deux ou trois chauffards grillent un feu rouge en toute impunité…

* quitter un emploi au quotidien Le Droit de mon propre chef...

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J'en ai d'autres mais la liste est déjà plutôt longue...

Avec des espoirs semblables, je crains de ne pas avoir fini de chialer en 2016...



Université franco-ontarienne: le projet torpillé...


Quelques jours après s'être excusé officiellement d'avoir tenté d'«ethnocider» les Canadiens français de l'Ontario en abolissant leurs écoles, il y a de cela plus d'un siècle, le gouvernement ontarien a bien mal entrepris cette nouvelle ère de réconciliation «officielle» avec sa francophonie en torpillant - plus ou moins - ce qui restait du beau rêve d'étendre la gouvernance franco-ontarienne au palier universitaire.

Dans les pages du Droit, sous un titre optimiste qui cache une sombre réalité (voir http://bit.ly/21zGPMe), la ministre ontarienne des Affaires francophones, Madeleine Meilleur, confirme que le mieux que la minorité franco-ontarienne puisse espérer, c'est la possibilité d'une mini-université autonome dans la région de Toronto… un coin de la province où la langue française sera toujours marginale et où l'on peinera à trouver une masse critique suffisante d'étudiants et d'étudiantes pour en assurer la survie à long terme…

Et ça, c'est à supposer qu'il y ait de l'argent dans les coffres à Queen's Park et qu'un comité d'experts (dont je viens d'apprendre l'existence…) donne son aval à un projet quelconque et, bien sûr, que le conseil des ministres l'entérine. Je n'en reviens toujours pas, de cette citation attribuée par la journaliste Huguette Young, du quotidien Le Droit, à la ministre Meilleur:

«Je pense que le comité va recommander que ce soit Toronto pour la simple et unique raison que la communauté francophone grandit à cet endroit. Ce n'est plus dans l'Est, c'est à Toronto.»

Oublions le fait que la grande majorité des étudiants francophones à l'universitaire soient sous la coupe d'institutions bilingues anglo-dominantes, principalement à Ottawa mais aussi à Sudbury...

Oublions le fait qu'il n'existe pas à Toronto de «communauté» francophone au sens où elle l'entend, et que les atomes de langue française dispersés dans la métropole canadienne y auront toujours un poids négligeable ainsi qu'un taux d'assimilation dramatique…

Oublions le fait que durant deux années de consultations par le RÉFO (Regroupement étudiant franco-ontarien) et ses alliés (AFO, FESFO), «la gouvernance a toujours été le fil conducteur des discussions»… pas la gouvernance d'une micro-institution dans la Ville-Reine, mais une gouvernance francophone de l'ensemble de l'universitaire, comme au collégial, au secondaire et au primaire…

Non… Mme Meilleur informe les intéressés, comme si c'était évident, qu'il n'y a plus de croissance franco-ontarienne dans l'est de la province, y compris Ottawa… Elle avait déjà déclaré son opposition à une université de langue française à Ottawa… Voilà que maintenant elle joint sa voix à ceux et celles qui craignent que l'Université bilingue d'Ottawa risque de souffrir d'une concurrence à Toronto, les rassurant que ce ne sera pas le cas… Incroyable!

Et avis à Allan Rock, le recteur sortant du monstre sacré de la Côte-de-Sable, lui qui écrivait dans les pages du Droit que les Franco-Ontariens n'avaient pas besoin d'université bien à eux, qu'il en avaient déjà une --- l'Université d'Ottawa! Mme Meilleur apporte ses précisions: les jeunes Franco-Ontariens, dit-elle, perçoivent l'Université d'Ottawa «comme une institution bilingue et non comme une université francophone»… Cheminements tortueux…

Alors voilà… Si les fonds le permettent, si le comité d'experts (qui sont-ils?) le recommande, peut-être y aura-t-il une petite université de langue française à Toronto… en prenant bien garde de s'assurer qu'elle ne constitue pas une menace pour les belles et grandes universités bilingues où les francophones sont minoritaires et continuent de s'y faire assimiler…

Alors qu'en est-il de la gouvernance, qui reste le coeur du débat. Comme le disait en 2013 Geneviève Latour, alors présidente du RÉFO, l'important, il s'agit «d'avoir une institution universitaire par et pour les francophones». Tous les chefs de file des organismes franco-ontariens impliqués ont martelé ce même message qui, je présume, ne visait pas seulement l'étalement urbain torontois… Eh bien à entendre Mme Meilleur, la réponse, c'est NON!

On est en train de s'embourber dans un débat de budgets et de structures visant une seule région, et pas la plus importante, loin de là, pour l'avenir de l'Ontario français. Le seul message à relancer à Mme Meilleur et à Mme Wynne, quelques jours après les excuses officielles pour le Règlement 17, c'est que les Franco-Ontariens se moquent bien des problèmes de budgets et de structures. La question de principe est la première et la plus importante à régler: la gouvernance. Par et pour les Franco-Ontariens.

Évidemment, on dira que je suis assis bien confortablement dans ma petite maison à Gatineau, au Québec, où je vous assure cependant que les problèmes vécus par les Franco-Ontariens apparaissent déjà sur nos radars. Mais j'ai participé, dans ma jeunesse franco-ontarienne, à une campagne de francisation de l'Université d'Ottawa… un échec bien sûr… et j'en ai tiré des leçons.

Si j'y étais toujours, je dirais à Toronto que l'universitaire sous gestion franco-ontarienne est une dette traînée depuis trop longtemps, comme l'était la gouvernance aux autres paliers scolaires. Vous nous avez volé - oui, volé - nos budgets pendant 30, 50, 75 et même 100 ans dans certains cas en privant nos réseaux scolaires de ressources. Vous nous avez refusé ce que le Québec francophone avait toujours consenti à sa minorité de langue anglaise. Alors donnez-nous ce qui nous est dû, tout de suite, et ouvrez les coffres. Il y a là-dedans les fruits de vos larcins...

Votre comité d'experts, donnez-lui comme mandat de trouver une formule en vertu de laquelle toute l'offre universitaire de langue française, qu'elle soit à l'Université d'Ottawa, à Laurentienne ou ailleurs, tombe sous l'autorité d'une institution universitaire franco-ontarienne. Et créez-le votre petit campus satellite à Toronto. Ils y ont bien droit eux aussi. On a été trop longtemps habitués à vivre patiemment pour un petit pain. S'il doit en plus être sec…




samedi 27 février 2016

Je reviens de «chez nous»...

Site Web du Salon du livre de l'Outaouais: http://slo.qc.ca


J'arrive chez moi, j'arrive de «chez nous»… Trois visites en trois jours au merveilleux Salon du livre de l'Outaouais… Un lieu de civilisation, de livres imprimés, d'auteurs, de lecteurs, de vieux, de jeunes, de débats, de retrouvailles, d'échanges, de liberté… où le coeur de la vieille mère-culture bat dans les écritures de l'Amérique française…

À un carrefour de la grande salle bondée, j'aperçois devant moi Michel Normandeau, membre fondateur de groupe mythique Harmonium, qui autographie son roman Dis-moi Lily-Marlène… À ses côtés, trois autres auteurs… Guy Badeaux, le vétéran caricaturiste du quotidien Le Droit, flanqué de Paul-François Sylvestre, auteur franco-ontarien prolifique, et Charles Leblanc, poète franco-manitobain.

Ce midi, dans la mini cafétéria où Radio-Canada diffuse des interviews en direct du Salon, je ressassais des souvenirs des années 1960 avec deux amis de l'époque de ma jeunesse ontaroise, pendant qu'à la table voisine, l'académicien Dany Laferrière cassait la croute en joyeuse discussion.

Hier après-midi, au milieu de la foule, à ma grande surprise, j'ai croisé ma mère de 91 ans, l'oeil alerte, l'intelligence vive, expliquant à une auteure ses préférences de lecture et lui affirmant que les livres étaient rendus bien trop chers… Elle m'a aussi glissé à l'oreille que je ne l'appelais pas assez souvent et qu'elle n'avait pas vérifié les nouvelles sur Facebook depuis quelques jours…

Après ces trois journées, j'avais en tête la chanson de Fred Pellerin…

D'elle, immense, la vieille mère-chanson, qui nous avait consolés, sur un air d'espérance…

Un salon du livre, du moins le nôtre, n'est pas fait que d'exposants, d'auteurs et à de dizaines de milliers de livres de tous genres. Bien que ces exposants, auteurs et oeuvres en soient la raison-d'être. Au-delà de pouvoir s'approprier un volume signé par l'auteur(e), ce qui vaudrait déjà le déplacement, une cascade de conférences et animations attise sans cesse les deux scènes du Salon.

Jeudi soir, c'était Michel Normandeau avec son accordéon, secondé d'excellents musiciens, envoûtant la salle avec des extraits de son roman. Samedi matin, devant la scène Yves-Thériault, les tout-petits entassés sous l'oeil attentif de parents en retrait s'amusaient avec la chanteuse Ari Cui Cui… Cet après-midi, l'immortel Dany Laferrière racontait en terre outaouaise son expérience à l'Académie française…

De tout, pour «nous» tous… Parfois des thèmes inespérés surprennent et surlignent autant la variété des oeuvres que la portée de la diaspora laurentienne… Ainsi cette table ronde sur les livres de trois chercheurs universitaires intéressés à décortiquer la présence canadienne-française en Floride… Du neuf pour moi qui n'ai jamais visité le «petit Québec» au nord de Miami… mais qui tout à coup se met à y penser...

D'elle, immense, la vielle mère-chanson, qui nous avait fait rêver, sur un air d'espérance…

Ce précieux Salon du livre de l'Outaouais, et c'est sans doute ainsi ailleurs, fait découvrir l'ampleur et la diversité de ce «nous» que menace la faucheuse du multiculturalisme… Notre «nous» - je l'ai vu toute la fin de semaine - inclut toutes les races, à commencer par le «nous» de souche bien sûr, mais aussi un riche métissage issu d'arrivants de dizaines de pays, et quoique les accents soient variés, le dénominateur commun reste cette langue française et les valeurs qu'on lui associe, dont la liberté n'est pas la moindre.

Ce «nous» dont le Québec de la Loi 101 tente d'assurer l'avenir contre vents et marées, ce «nous» que l'Acadie préserve du haut de sa péninsule et sur ses côtes, ce «nous» qui lutte aussi avec vaillance dans des villes et villages de l'Ontario, du Manitoba et d'ailleurs, jusque dans les bayous louisianais, ce «nous», on le reconstitue ici pour quatre jours par an, dans toute sa réalité.

Je l'ai vu dans ces visages souriants, dans les discussions animées entre gens qui, parfaits étrangers à l'extérieur, deviennent ici amis et complices, le temps d'un court séjour dans ces salles et couloirs où livres et auteurs occupent la totalité du champ de vision. Ceux et celles qui, par la puissance des profits de leurs empires financiers, voudraient assassiner l'imprimé et lui substituer des écrans - et rien que des écrans - auraient avantage à s'immerger dans cet événement de papier, d'encre, de mots, d'images. Peut-être se réveilleraient-ils enfin?

D'elle, immense, la vieille mère-chanson, celle qui nous réveillera, sur un air d'espérance…*



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* Paroles de «Mère-chanson» de Fred Pellerin http://bit.ly/1TBb6aI

mardi 23 février 2016

Pour les ultimes enfants du Règlement 17

J'accepte vos excuses, Mme Wynne. Quoi? Un petit vieux de Gatineau, Québec? De quoi se mêle-t-il, celui-là, diront certains…

C'est simple. Je suis un enfant du Règlement 17. J'ai passé les 29 premières années de ma vie en Ontario. Je suis né à Ottawa en 1946, seulement trente-quatre ans après la proclamation dudit règlement et près de 20 ans après qu'il fut plus ou moins tombé en désuétude (1927)…

On a tort de rendre trop abstrait, parfois, ce débat sur l'interdiction du français comme langue d'enseignement, de 1912 à 1927, dans les écoles franco-ontariennes. Les décideurs étaient des personnes, en chair et en os, comme les petites et grandes victimes de cette persécution.

Mes grands-parents se souvenaient des batailles d'épingles à chapeaux dans la Basse-Ville d'Ottawa. Mon papa, qui aurait bien voulu s'instruire et qui aurait tout sacrifié pour traîner ses enfants jusqu'aux portes de l'université, a dû quitter l'école à l'âge de 13 ans faute d'écoles françaises au secondaire…

J'étais trop petit pour m'en rendre compte au primaire mais nos écoles - françaises et catholiques - étaient sous-financées et parfois sous-équipées. En huitième année, dans une école soi-disant franco-ontarienne, on m'enseignait en français le matin et en anglais l'après-midi… Pourquoi?

Le Règlement 17 n'était plus en vigueur, pourtant. Vrai. Mais les personnes qui l'avaient adopté et leurs successeurs - aussi racistes qu'eux - ne faisaient jamais de faveur aux Franco-Ontariens… Les concessions étaient consenties au compte-gouttes... en nous obligeant à dire merci avec le sourire…

Quand, en 1959, est arrivé pour moi le temps d'entrer au secondaire il n'y avait toujours pas d'écoles de langue française. Mes parents se sont endettés pour m'inscrire à une école privée, l'École secondaire de l'Université d'Ottawa, où j'apprendrais dans ma langue des matières comme le français, la géographie, l'histoire et la religion… mais pas la chimie, la biologie, les mathématiques et autres… ça c'était toujours en anglais…

Nous étions 500 francophones et 200 anglophones à cette école des Oblats… et rendus en 11e année, plusieurs d'entre nous étions déjà passablement assimilés… Je parlais plus souvent qu'autrement l'anglais à mes amis… Cela devait heureusement changer l'année suivante, en 1962, quand, débordement de la Révolution tranquille aidant, la situation au pays a secoué notre torpeur…

Ce que j'ai subi sur le plan scolaire dans une période où le Règlement 17 était supposément mort et enterré, d'autres l'ont subi en pire. La grande majorité des jeunes de mon quartier d'Ottawa, un quartier francophone modeste, ont été obligés de fréquenter l'école secondaire publique anglaise… Ils n'avaient pas le choix… Et n'allez pas croire que cela n'a pas eu d'effets permanents!

Le Règlement 17 était mort…. mais pas son esprit.

Plus tard, alors que j'avais élu domicile au Québec, deux de mes filles ont étudié à l'Université d'Ottawa… en génie. Plus elles avançaient vers leur bac, plus le nombre de leurs cours en anglais augmentait! Je me souviens encore des pétitions qu'elles devaient circuler et faire signer pour espérer - sans succès - avoir tel cours dans leur langue l'année suivante.

Mme Wynne, quand on fait du tort à mes filles, c'est à moi personnellement qu'on le fait.

Et aujourd'hui, des jeunes Franco-Ontariens - dont certains que je connais - tentent de briser le dernier obstacle à un réseau scolaire complet dans leur langue: obtenir une université bien à eux, bien à elles. Ce ne sont pas des individus anonymes, il n'y a pas là qu'une collectivité sans nom…

On voit leur visage et leur regard, on entend leurs paroles. Ce qu'ils demandent, c'est ce que les Anglo-Québécois ont toujours eu. Non, moins que ça. Une seule université suffirait pour le moment. Ils n'en demandent pas trois comme au Québec…

Si vous croyez vos propres paroles d'excuses, vous savez que ces ultimes enfants du Règlement 17 ont raison. Vous avez entrepris d'écrire une importante page d'histoire. Finissez-la bien!





vendredi 19 février 2016

La patience? Non. Soyez impatients!


J'ai suivi, comme d'autres, les événements de jeudi à Toronto. Une manifestation, somme toute modeste, de quelques centaines d'étudiants et d'étudiantes réclamant une université de langue française pour la collectivité franco-ontarienne. Quelques autobus convergeant de différents coins de la province. Les discours d'usage. Quelques cris des tripes. Éloquents. Quelques échanges et retour chez soi…

Et aujourd'hui, moi qui ne suis même plus Franco-Ontarien, je suis envahi par une colère sourde. Comme si l'avenir du français dans mon Québec n'était pas en soi une préoccupation sans répit, voilà que j'aurais voulu avoir 20 ans de nouveau, et pouvoir monter sur les barricades avec ces braves jeunes Ontarois et leurs alliés…

Le fait qu'ils n'étaient que 100, 150, 200 ou un peu plus n'a pas vraiment d'importance… Le fait que leurs demandes auraient pu être mieux fignolées, cela non plus n'a pas de grande conséquence… Le fait que leurs stratégies médiatiques laissaient à désirer, du moins de mon point de vue, ça aussi, à la limite ça peut aller… Non, ce qui compte vraiment, c'est qu'ils avaient le coeur à la bonne place, et que sur le fond, ils avaient mille fois raison de revendiquer!

Depuis trois ans et demi, le Regroupement étudiant franco-ontarien (RÉFO) a remué mer et monde pour consulter les étudiants et étudiantes du post-secondaire franco-ontarien, et pour se créer des réseaux d'alliances. Leur demande d'une université de langue française en Ontario, la plus récente d'une série depuis un demi-siècle, est tellement justifiée que personne n'ose s'y opposer en principe.

Des milliers de Franco-Ontariens ont participé ou suivi ces consultations, qui ont été structurées lors d'un sommet provincial en 2014 et transformées en demande officielle - trop humble à mon goût - au début de 2015. Après un an de silence gouvernemental, sauf pour l'occasionnelle mise en garde budgétaire et autre, une petite bande d'Ontarois se présente enfin le 18 février 2016, armée de pancartes et de revendications verbales, devant l'Assemblée législative à Queen's Park.

Et à quoi ont-ils droit, alors que le gouvernement Wynne se prépare à formuler des excuses officielles pour la persécution scolaire des Franco-Ontariens lors du long épisode du Règlement 17? Rien de plus qu'avant, avec une bonne dose de paternalisme spongieux émanant des couloirs du pouvoir et de certains médias… Comme les vieux qui parlent aux enfants, leur faisant la leçon… On est avec vous, mais soyez patients, vous savez que c'est long et coûteux, mettre sur pied une université de langue française…

Non mais… Ça pi une claque dans face… Les étudiants n'ont peut-être pas les ressources et les expertises des administrations gouvernementales, universitaires et médiatiques, mais on n'a pas besoin d'avoir inventé le bouton à quatre trous pour savoir que si Toronto s'excuse pour le Règlement 17 et ses séquelles, c'est qu'il y avait une injustice majeure, et qu'en privant les Franco-Ontariens de ressources financières au primaire, au secondaire, au collégial et à l'universitaire depuis plus d'un siècle… Queen's Park a économisé des milliards sur leur dos!

Alors les délais, les difficultés, les coûts, ça fera! Allez raconter ça aux Anglo-Québécois, qui ont tout depuis 1867… L'Ontario français mène un combat de survie depuis très longtemps, et c'était déjà trop tard en 1967, en 1990, et en 2012… Pour la patience, la collectivité francophone a fait plus que sa juste part depuis le 19e siècle... Comme le disait Jacques Michel dans la chanson Quel temps est-il, c'est aujourd'hui le temps d'exiger, le temps d'obtenir! 

S'il reste un gramme de décence dans tout ce foutu appareil, quand Mme Wynne ou un(e) de ses ministres dira officiellement regretter la persécution scolaire des Franco-Ontariens dans quelques jours ou quelques semaines, on annoncera du même souffle un projet législatif menant à la création rapide d'une structure universitaire franco-ontarienne sous gouvernance franco-ontarienne, ainsi que la nomination d'un groupe d'experts pour la mettre en oeuvre en collaboration avec la collectivité francophone et les milieux éducatifs, y compris les deux grandes universités bilingues.

Je termine en rappelant les cris du 18 février des étudiants et étudiantes, et en souhaitant qu'ils tiennent le coup jusqu'à une victoire déjà méritée: «On veut. On peut. On s'unit. On l'aura.» Et surtout, ne laissez personne vous dissuader...


dimanche 14 février 2016

Calin Rovinescu: pas un mot sur la francophonie ou les Franco-Ontariens...

À l'approche de la Journée d'«Appel à l'action» (18 février) pour une université franco-ontarienne (http://on.fb.me/1QfRzHr), un événement que je considère majeur est passé «relativement» inaperçu… Il s'agit de «l'installation» de Calin Rovinescu, nouveau chancelier de l'Université d'Ottawa (l'université des Franco-Ontariens, selon le recteur sortant Allan Rock), le 5 février 2016…

Cette nomination quasi scandaleuse du chef de l'administration d'Air Canada, une société moult fois dénoncée par le Commissaire aux langues officielles Graham Fraser, s'était déroulée dans une ambiance de secret et de censure en novembre 2015, lors de votes tenus par téléphone à la dernière minute et sans débat. Les demandes médiatiques d'information, et il n'y en a pas eu une tonne, se sont heurtées au mur de silence d'une direction universitaire qui se ose se prétendre transparente…

Au-delà des critiques acérées sur mon très humble blogue (voir liens à la fin du texte), d'autres médias - y compris Le Droit, TFO, La Rotonde et Radio-Canada - se sont intéressés à cette nomination, et à son apparente contradiction de la mission de promotion de la langue française de l'Université d'Ottawa. Le Droit, en particulier, a consacré au choix plus que douteux de M. Rovinescu un éditorial (voir http://bit.ly/1lwnWKy) qui fait honneur à la tradition combative du quotidien, historiquement défenseur des causes franco-ontariennes.

Puis, après quelques jours, plus personne n'en a parlé. Restait à venir cette «installation», l'espèce de cérémonie officielle qui marque l'entrée en fonction du nouveau chancelier. Après la laconique déclaration du Service des communications de l'Université, le 9 novembre, et la bouche cousue de l'ensemble des membres du Bureau des gouverneurs et du Sénat universitaire, les médias ne seraient convoqués qu'à l'installation, début février…

On était en droit de s'attendre, pour cette grande occasion, à un discours du nouveau chancelier, et à une rencontre avec les représentants des journaux, de la télé, de la radio et du Web… M. Rovinescu mettrait sûrement les points sur les «i» en matière d'engagement envers la langue française et la collectivité franco-ontarienne, y ajoutant peut-être - sait-on jamais - un commentaire sur le respect des langues officielles à Air Canada…

En bien non… la déception a été totale (ou presque). L'installation fut une gigantesque «photo-op» et guère plus… Si on se fie au texte publié sur le site Web de l'Université, le chancelier entrant n'a pas dit un traitre mot au sujet de la situation linguistique à Air Canada… ni au sujet de la mission francophone et franco-ontarienne de l'Université d'Ottawa. Zéro, un gros zéro! Et pire, après le discours, la journaliste du Droit sur les lieux, Justine Mercier, a rapporté que M. Rovinescu n'a pas accordé d'entrevue aux médias… On doublait l'injure d'un affront… et je n'ai vu aucune protestation dans nos médias de langue française...

Ce que l'on ne savait pas, cependant, dans la troupe médiatique habituelle, c'est que le chancelier avait accepté de répondre à quelques questions de deux reporters du journal étudiant de langue française de l'Université d'Ottawa, La Rotonde, Yasmine Mehdi et Clémence Labasse, et que l'une de ces dernières a posé la question que tous, toutes auraient dû lui proposer. Je rapporte ici un passage du texte (http://bit.ly/1RCimTS) qu'a publié La Rotonde:

«La Rotonde: Votre prédécesseur, Michaëlle Jean, est une grande dame de la francophonie. Comment voyez-vous votre rôle après elle? Il est de notoriété publique que les politiques de bilinguisme de votre compagnie, Air Canada, ont souvent été critiquées par le Commissaire aux langues officielles…

Calin Rovinescu: On va continuer avec les initiatives que Mme Jean a démarrées. Quand on a quelqu'un comme elle avant nous pour identifier des priorités, il est nécessaire de les réattribuer dans mon mandat et de les continuer. Et sinon, Air Canada est probablement une des compagnies les plus bilingues au pays. Il existe un débat, certes, mais celui-ci n'a rien à voir avec l'Université.»


Dans le texte de son discours d'installation que reproduit le site uottawa.ca (http://bit.ly/212qOy1), autre que de mentionner que l'Université d'Ottawa est devenue la plus grande université bilingue du monde, M. Rovinescu a relégué aux oubliettes tout ce que le recteur Rock avait affirmé en grande pompe pour justifier un abandon du projet d'université franco-ontarienne. Sans doute un peu dans le même esprit que la gestion anglo-dominante d'Air Canada…

Faire preuve de courage, dit-il dans son texte d'installation, c'est «contribuer à faire avancer la diversité, l'environnement, les droits de la personne et les programmes sociaux», y compris la promotion des femmes à des postes de direction. Mais la francophonie? Les causes franco-ontariennes? Ça, il n'en dit rien… Heureusement que les deux scribes de La Rotonde l'ont interrogé là-dessus… on a pu apprendre que son programme était déjà tout tracé grâce à Mme Jean et que - rassurez-vous - le «débat» sur le bilinguisme à Air Canada n'avait vraiment rien à voir avec les qualités qui le prédestinent à la chancellerie…

Cette semaine, le 18 février, quand des centaines (des milliers j'espère) d'étudiants et d'étudiantes de l'Ontario français se rassembleront à Toronto pour tenter de débloquer le dossier de l'université franco-ontarienne, ils pourraient mijoter ces paroles presque méprisantes du nouveau chancelier de l'université «bilingue» d'Ottawa. Et que dire des silences coupables de M. Rovinescu, qui a réussi à prononcer un discours de 3000 mots sans dire «francophone» ou «franco-ontarien» une seule fois…

Ces silences sont à l'image du manque flagrant de volonté politique à Queen's Park. Ils font partie de cette toile d'immobilisme qui étouffe le projet d'université de langue française depuis les années 1960…

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Université d'Ottawa: la nomination de Calin Rovinescu, une gifle pour les francophones - http://bit.ly/1HwFsrI

Calin Rovinescu, une semaine plus tard… - http://bit.ly/1H57gn7



vendredi 12 février 2016

«Right Fiers!». Ai-je le droit d'en parler?


Ça m'a tout l'air qu'oser critiquer le choix de Right fiers! comme slogan des Jeux de la francophonie canadienne à Moncton-Dieppe, en 2017, c'est risqué…

À en entendre certains, ceux et celles qui y voient une promotion du franglais ou un signe d'assimilation n'ont pas compris grand-chose à la situation des collectivités acadiennes du sud-est du Nouveau-Brunswick, et témoignent envers elles un manque de respect…

Ce seraient des gens de l'extérieur de Moncton-Dieppe, peut-être de la péninsule acadienne où le chiac n'a aucune emprise, peut-être de milieux scolaires où la rectitude linguistique est élevée au rang de dogme, ou peut-être d'ailleurs au pays, du lointain Ontario, ou pire, de Québécois de la Loi 101

Je cite le président de la FJCF (Fédération de la jeunesse canadienne-française), Alec Boudreau: «Si on trouve cette (appellation) troublante, au point d'y voir de l'assimilation, c'est peut-être parce qu'on manque de confiance et de compréhension. (L')appropriation des deux langues (dans le slogan #RightFiers), c'est l'opposé de l'assimilation. Notre parler, c'est notre résistance à l'assimilation, et à ceux qui souhaitent jouer à la police linguistique.» (voir http://bit.ly/1XokyP5

Et, ajoute-t-il, «cet inconfort avec le slogan #RightFiers me semble provenir de personnes qui ne connaissent pas la réalité d'être jeune en milieu minoritaire.»

Ouf… j'ai le droit de parler. Je ne suis plus jeune, loin de là, mais je l'ai déjà été et j'ai passé toute ma jeunesse en milieu minoritaire: en Ontario, dans la capitale canadienne où les francophones ne forment aujourd'hui que 15% de la population (c'était un peu mieux quand j'avais 15 ou 20 ans). Et j'ai grandi dans un quartier où la proximité d'une forte majorité anglophone avait un effet corrupteur sur la qualité de notre français parlé…

On disait moé, toé... On jouait au bord de la track... On appelait nos parents mom et pop… On prenait les ti-chars ou le bus avec un ticket… Le quartier voisin, on l'appelait le Flat et non les Plaines LeBreton… On se disait Bye au lieu de «salut!»… On allait aux vues et non au cinéma… On évitait de se faire lutter par un char… On parlait des soures (pour sewers) et non des égouts… Des riles au lieu des camions de pompiers… mais également de la grand-rue au lieu de son appellation anglaise, Wellington…

Enfin, nous avions notre argot… du français, oui, avec une infiltration de mots et d'expressions anglaises… Pas aussi coloré et célèbre que le chiac mais tout de même suffisamment différent pour qu'un visiteur de Saint-Hyacinthe ou de Caraquet trouve notre parler parfois étrange… Une chose est sûre. Jamais n'avons-nous prétendu qu'il y avait là un objet de fierté… Nous faisions sans doute du mieux que nous le pouvions, dans les circonstances qui étaient les nôtres dans la très anglaise Ottawa.

Ce que nous ne savions pas, et que les recherches et les recensements démontrent de plus en plus depuis quelques décennies, c'est que cette bilinguisation massive de notre collectivité n'était qu'une étape vers des générations subséquentes qui parleraient davantage l'anglais. Une bilinguisation qui serait bien plus que l'acquisition d'une langue seconde (par une langue seconde?) mais également le signe d'un effritement identitaire. L'apparition de nouvelles générations de «bilingues» jusque dans l'âme… dont les enfants seront majoritairement anglicisés…

Vous n'en êtes pas encore là à Moncton-Dieppe, mais je crains que vous ne soyiez en chemin… Allez fouiller un peu les profils des communautés dans le recensement fédéral de 2011. Les questions sur la langue étant restées dans le questionnaire obligatoire, même sous Harper, les données sont fiables. Consultez les chiffres pour les régions de Moncton, Dieppe et Shediac et comparez-les à ceux de la péninsule acadienne ou de la région de Madawaska, au nord-ouest. Et analysez les différences…

Vous verrez qu'à Dieppe, 72,4% de la population se déclare de langue maternelle française, mais que seulement 67,9% des répondants affirment utiliser surtout le français à la maison. Et dans cette même ville, alors que 85% des francophones sont bilingues, plus des deux tiers des anglophones restent unilingues anglais. Selon le recensement, dans cette municipalité de 23 000 personnes, en comptant les bilingues et unilingues, 83,7% des habitants connaissent le français, mais 90,1% connaissent l'anglais…

La situation à Moncton est bien pire, avec 31,3% de francophones selon la langue maternelle, mais seulement 23,7% selon la langue d'usage (la langue la plus souvent parlée à la maison). Et toujours à Moncton, plus de 90% des francophones sont bilingues… Les anglos sont très majoritairement unilingues. Dans la petite ville de Shediac, le profil est semblable à celui de Dieppe. À Tracadie-Sheila, dans le nord, pendant ce temps, près de la moitié des francophones sont unilingues.

Je ne veux pas faire de débat ici sur la valeur du bilinguisme ou du plurilinguisme, nettement souhaitable sur le plan individuel et presque toujours néfaste sur le plan collectif, surtout dans notre contexte nord-américain. Tout ce que ces chiffres démontrent, c'est la puissance d'attraction de l'une et l'autre des langues en présence, ainsi que leur utilité.

Pourquoi les anglos demeurent-ils majoritairement unilingues dans certaines régions du Nouveau-Brunswick où les francophones sont pourtant majoritaires? Ils ne voient aucune utilité d'apprendre le français… À Tracadie-Sheila, francophone à 96%, la majorité des anglophones connaissent le français mais ça c'est une toute autre histoire…

Le chiac, comme mon ancien argot franco-ontarien du West End d'Ottawa, témoigne de l'usure de notre langue après des générations de vie dans un milieu municipal et provincial anglo-dominant. Ça peut paraître très coloré, et même parfois amusant, mais j'espère que vous me permettrez de ne pas en être RightFier

J'ai beaucoup d'admiration pour l'Acadie et les Acadiens, pour leur ténacité, pour leur résistance historique. Une admiration qui ne sera nullement entamée par le choix de ce slogan, que je persiste à trouver malheureux… Solidarité!

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Réveille! Réveille!… pour sauver l'héritage. http://bit.ly/NNsNWC


mercredi 10 février 2016

Je me souviens de 1956...

Le calendrier ne ment pas. J'aurai 70 ans cette année… Pas que cela me dérange tellement… C'est en 1956 que le changement de décennie m'a le plus bouleversé. L'enfant ne raisonne pas comme l'adulte, j'imagine, et je me disais alors qu'en ce mois de juillet '56 mon âge passerait d'un chiffre (9 ans) à deux chiffres (10 ans) et que selon toute probabilité, je ne me rendrais jamais à trois (100 ans)… Je m'étais tout à coup senti très vieux…

Nous étions quelques-uns, en cinquième année au primaire, à avoir fabriqué des «capsules témoin» personnelles, contenant quelques menus objets (je me souviens qu'il y avait une fronde dans la mienne) destinés à nous rappeler ce que nous faisions à l'âge de 10 ans. Nous devions les déballer dix années plus tard, en 1966… Inutile de dire que ces capsules ont été jetées, perdues ou oubliées bien avant 1966… et me voilà en 2016, vieux en dehors mais conservant, quelque part en moi, l'esprit de ce gamin de 10 ans qui voulait immortaliser la fin de sa première décennie.

Je n'ai plus de capsule historique à redécouvrir. Alors je devrai faire appel à ma mémoire pour replonger soixante années en arrière, dans le petit quartier francophone Mechanicsville-Saint-François d'Assise, dans l'ouest de la ville d'Ottawa. Refaire les rues et environs de mon enfance n'aiderait pas beaucoup, tellement les choses ont changé depuis le milieu du 20e siècle. Sur la grande artère commerciale du quartier, la rue Wellington, une personne qui serait transportée de 1956 à 2016 ne reconnaîtrait peut-être que deux bâtisses: l'église Saint-François d'Assise et la taverne Elmdale House… Une morale là-dedans?



Je ferme les yeux et je tente de visualiser l'environnement de mon enfance. J'habitais sur la rue Hinchey, entre la voie ferrée du CP et la rivière des Outaouais (en face du quartier Val Tétreau de Hull), dans l'ancienne maison de mon grand-père Joseph Allard, avec trois autres familles - une tribu joyeuse et animée d'oncles, de tantes, de cousins et de cousines. Sous une apparence de stabilité et de tradition, à l'ombre du clocher paroissial, j'avais déjà le sentiment d'une amorce de changements profonds…


La maison de nos quatre familles...

Nous avions désormais un téléviseur. Au lieu de passer des soirées sur le perron à jaser entre voisins, les gens restaient encabanés devant un écran noir et blanc enneigé à écouter Radio-Canada…

Notre téléphone avait maintenant un cadran et nos numéros avaient sept chiffres. Avant, on levait le récepteur et une téléphoniste de Bell Téléphone nous demandait (en anglais) le numéro qu'on voulait signaler…

Le laitier et le boulanger étaient sur le point, ou venaient tout juste de mettre leurs chevaux au pâturage, pour livrer leurs produits en camion… Finie l'écurie au bout de la rue, près de la rivière…

L'année précédente, la «glacière» - une espèce de grange où la glace était conservée l'été pour les frigos sans électricité - avait brûlé, menaçant d'emporter le quartier avec elle… Elle ne serait pas rebâtie…

L'immense pré de M. Tunney, d'où les vaches étaient disparues depuis longtemps, demeurait notre terrain de jeu (on l'appelait le «port») en 1956 mais de nouvelles bâtisses gouvernementales le grignotaient d'année en année. Aujourd'hui, plus de 10 000 fonctionnaires y travaillent…

Nous avons arpenté chaque centimètre des rives de la rivière des Outaouais entre la baie Vachon et le pont Champlain à l'ouest… Aujourd'hui un grand boulevard à quatre voies recouvre nos anciens sentiers riverains…


L'ancienne école St-François d'Assise (photo 2014)

L'école Saint-François d'Assise débordait, au point où une nouvelle école primaire a dû été construite en 1954 près de chez nous. Qui aurait pu croire que les deux bâtisses seraient vides avant la fin du siècle? L'école St-François (celle de 1933) a été démolie l'an dernier…

La voie ferrée du Canadien Pacifique, la vieille gare et le carrousel de locomotives à vapeur nous fascinaient. C'était la fin d'une époque. Aujourd'hui, les rails ont été remplacés par une voie rapide pour autobus…


Les maisonnettes entourées de blocs d'appartements...

Le complexe fédéral du pré Tunney a eu pour effet de densifier les abords (c'est-à-dire nos rues) et de tuer l'âme du quartier. Certaines rues ressemblent toujours à 1956 mais d'autres sont méconnaissables…

Nos vieilles épiceries du coin ont toutes fermé leurs portes, y compris le dépanneur de M. Lavoie où nous pouvions nous procurer des mello-rolls (genre de cornet où la crème glacée avait la forme d'un cylindre…).



Presque tous les points de repère commerciaux et institutionnels de la rue Wellington font partie d'un lointain passé…
- la caisse populaire en face de l'église
- la bijouterie de Jean-Marc Lavoie
- la mercerie de mes grands-parents
- l'épicerie A&P où travaillait mon futur beau-père
- le petit resto où l'on s'achetait des frites et où on écoutait le jukebox…
- l'hôpital de l'Armée du Salut où je suis né
- les deux salles de quilles
- la pharmacie de M. Ranger
- et j'en oublie…

C'est aussi en 1956 que je suis devenu enfant de choeur, et très vite appris que le latin ne se prononçait pas comme le français… C'est au cours de cette même année que j'ai commencé à livrer des journaux, et pris l'habitude de lire la page une tous les jours en arpentant les rues du quartier, été comme hiver, beau temps mauvais temps… C'est aussi à cette époque que je dévorais tous les Tintin de la bibliothèque municipale, m'imaginant sans doute un jour reporter comme le héros des albums d'Hergé.

Ce fut aussi l'année de la découverte d'Elvis et du rock'n roll…

Somme toute, une année mémorable. C'était il y a 60 ans… et je m'en souviens! Et vous, qui avez peut-être aussi mon âge, que s'est-il passé dans votre patelin il y a 60 ans?










lundi 8 février 2016

Des clochers numériques pour l'Amérique française...

Photo Wikipédia d'Alfred et de son clocher...

Quand je reviens de Montréal à Gatineau par la vieille route 17 ontarienne, j'ai toujours hâte d'arriver dans la longue droite qui annonce au loin le village franco-ontarien d'Alfred. Dès qu'on sort de la dernière courbe du village précédent, L'Orignal, on aperçoit à l'horizon le clocher de l'église St-Victor d'Alfred. Je trouve toujours cela réconfortant, de voir ce clocher surmonté d'une croix, indice sûr d'un patelin canadien-français, même en Ontario. Un petit chez-nous entouré de champs et de boisés…

Ces clochers, nos ancêtres en ont construits un peu partout en Amérique du Nord, principalement dans le bassin du Saint-Laurent mais aussi en Acadie, à l'ouest de l'Outaouais, même dans certains coins des États-Unis. Et pas seulement en campagne. N'appelait-t-on pas Montréal la ville aux cent clochers? Dans ma ville natale, Ottawa, c'était pareil. Le double clocher de l'église St-François d'Assise trônait sur sa communauté francophone tricotée serrée, malheureusement dissolue au cours du dernier demi-siècle.

Dans toutes ces localités, les gens avaient conscience - par les homélies du curé, par les leçons d'histoire à la «petite école» - d'une origine culturelle commune, et d'un certain passé partagé. Mais au-delà de quelques épopées rassembleuses, d'une langue aux accents variés selon les villages et d'une foi commune (les vieux s'en souviennent), ils ne se connaissaient pas vraiment d'un clocher à l'autre. L'univers gravitait souvent autour de la paroisse qui suscitait un grand attachement. On parlait volontiers «d'esprit de clocher» pour désigner ces liens étroits au sein du territoire paroissial...

Au 20e siècle, les médias électroniques - radio, télé, Internet - ont créé des carrefours accessibles en temps réel à toutes ces gens, peu importe le lieu de leur clocher. À Natashquan comme à Valleyfield, à Maillardville comme à Hearst comme à Chéticamp, on peut voir ou entendre le même bulletin de nouvelles. Cependant, jusqu'à l'arrivée de médias sociaux de type Facebook ou Twitter, les débats d'actualité restaient largement un spectacle auquel (sur le plan médiatique) nous assistions, qui nous était retransmis. Le lien entre le centre et les clochers n'était pas vraiment bidirectionnel…

Maintenant tout a changé! J'offre en exemple les Franco-Ontariens, que j'ai bien connus. À l'époque où je militais dans des organismes de jeunesse de l'Ontario français, rejoindre depuis Ottawa les gens de localités éloignées comme Kapuskasing, Windsor ou Sault Ste-Marie était excessivement difficile. Dans cette province grande comme un pays, comme au Québec sans doute, d'une région à l'autre les clochers communiquaient peu entre eux. L'étudiant(e) de Welland restait un étranger pour l'étudiant(e) de Sudbury…

Aujourd'hui, l'Internet est devenu un lieu de rencontre accessible au type de Welland comme à celui ou celle de Sudbury… Il y a quelques années, quelqu'un a eu l'idée de créer une page Facebook intitulée Fier d'être Franco-Ontarien / Fière d'être Franco-OntarienneÀ la mi-février 2016, la page compte plus de 4700 adhérents et est devenue un lieu de discussion et de communication privilégié pour des francophones ou francophiles de dizaines de clochers urbains et ruraux, du sud au nord, d'est en ouest. C'est un outil identitaire majeur.

D'autres pages du genre se sont créées. Les Elles du Nord regroupe des femmes du Nord ontarien. D'autres groupes Facebook à saveur franco-américaine ont aussi vu le jour, tels Great Lakes French Canadians et French-Canadian Descendants. Chacune de ces pages attire des milliers de personnes de plusieurs États américains de la région des Grands Lacs et de provinces canadiennes, y compris du Québec. L'efficacité de ces pages est désormais démontrée. Il y a là un terreau fertile de communication, d'information et de débats pour l'ensemble de la francophonie québécoise, canadienne et nord-américaine.

Quant à moi, j'aimerais bien voir apparaître une page de discussion sur les grandes orientations de nos francophonies, sans exclusions, dans une ambiance d'échange franc et poli. On pourrait y aborder autant le projet de souveraineté québécoise que la mobilisation pour une université franco-ontarienne, ou encore les manifestations culturelles franco-américaines, ou les liens entre les différentes collectivités acadiennes… Un carrefour pour un futur réseau de libres-penseurs, d'universitaires, de syndicalistes, d'étudiant(e)s, de retraité(e)s, de journalistes, de blogueurs, de chercheurs, bref toute personne intéressée à informer ou s'informer, à écouter ou intervenir, à prendre ou à contribuer…



Peut-être cela pourrait-il prendre la forme d'une page Facebook thématique ou d'un mot-clic sur Twitter, ou autre chose. Je ne sais pas mais j'y pense et d'autres y pensent aussi. Entre-temps, un nouveau mot-clic existe déjà qui pourrait servir à rassembler nos clochers de l'Amérique française. Il s'agit de #AmFr, que quelques-uns d'entre nous utilisons depuis quelques semaines et que chacun, chacune pourrait accrocher à ses cloches média-sociales pour indiquer qu'il vient de se créer là un lieu spontané de rassemblement pour internautes intéressés…

La télévision franco-ontarienne (TFO) utilise déjà un mot-clic, #OnFr, pour identifier à la fois une émission de télé et sa page Twitter.

L'invitation est lancée pour l'utilisation du mot-clic #AmFr, ainsi que pour la création éventuelle, sur la plate-forme Facebook, d'un réseau de discussion sur la francophonie nord-américaine. Un nouveau clocher de l'ère numérique?

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Un lien intéressant:

Du nouveau en Franco-Amérique: un virage numérique. http://bit.ly/23VxmRu

vendredi 5 février 2016

Le «Fonds Canada 150», c'est aussi à nous...


Avez-vous entendu parler du «Fonds Canada 150»? C'est un fonds fédéral, mis sur pied sous l'égide de Patrimoine canadien, ayant «pour but d'offrir aux Canadiens la possibilité de participer en 2017 à des célébrations locales, régionales et nationales (dans le cadre du 150e anniversaire de la Confédération) qui contribuent à renforcer un sentiment de fierté et d'appartenance au Canada».

Un fonds de propagande, quoi… auquel s'abreuveront des municipalités, des écoles, des entreprises et une diversité d'organismes et d'associations, d'un océan à l'autre. On nous inondera de concerts, de rassemblements, d'expositions, de spectacles de tous genres, de colloques, de conférences, le tout dans trois océans d'unifoliés. Et c'est sans compter les grandes cérémonies officielles en l'honneur des 150 ans de «notre» beau et grand, bilingue et multiculrurel pays…

Si Stephen Harper avait été réélu, on aurait sans doute subi un barrage d'événements militaires et royalistes… Avec l'arrivée du gouvernement de Justin Trudeau, la nouvelle ministre du Patrimoine canadien, Mélanie Joly, annonce plutôt des fêtes du 150e «progressistes»… sans trop préciser ce que cela signifie… Dans la capitale fédérale, ce sera, dit-on «spectaculaire et grandiose»… Quoiqu'il en soit, la «soupe aux piastres» sera distribuée généreusement à tous ceux et celles - anglophones surtout - qui voudront célébrer leur fierté et leur appartenance au Canada…

Les francophones - au Québec, en Acadie, en Ontario et dans l'Ouest - n'ont pas eu grand-chose à fêter depuis 1867. On n'a qu'à feuilleter un livre d'histoire pour s'en convaincre. Oh, y'en a des milliers qui vont célébrer le cent-cinquantenaire tout de même, souvent par conviction, certains portés par l'air de fête, d'autres ne voulant surtout pas compter parmi les «casseux» de partys. Mais un nombre bien plus grand de francophones, au Québec surtout, verra passer 2017 dans l'indifférence ou dans une méfiance teintée d'hostilité.

Une chose m'apparaît sûre, cependant (tiens, deux accents circonflexes dans la même phrase…). Même dans une saine résistance à la propagande fédérale, les Québécois et autres Canadiens de langue française ont tout avantage à souligner les 150 ans de la Confédération et à mettre le grappin sur leur juste part du «Fonds Canada 150». Pas pour agiter béatement des unifoliés, mais pour commémorer des événements et des personnes qui ont marqué les combats de la francophonie d'ici depuis 1867.

Les organisations de la francophonie hors-Québec et les groupes québécois qui s'intéressent à la promotion de la langue française ou à l'histoire nationale ont ici une occasion unique de profiter de la part des impôts qu'ils payent pour offrir au public des présentations instructives, propres à éclairer les citoyens et citoyennes sur les luttes qu'ont dû mener les francophones du Canada pour affirmer leurs droits linguistiques et culturels contre une majorité trop souvent hostile et intolérante, parfois raciste.

Ici, peu importe leur vision du fédéralisme ou leur opinion sur le statut constitutionnel du Québec, les francophones de tous les coins du Canada et du Québec peuvent faire cause commune et transformer au moins une petite partie de 2017 en oeuvre d'éducation historique et socio-politique.

Si Patrimoine canadien dit oui à de tels projets, tant mieux. Si Ottawa dit non à ces initiatives sous prétexte qu'elles ne renforcent pas «un sentiment de fierté et d'appartenance au Canada», les auteurs des projets auront beau jeu de dénoncer ce refus sur la place publique et d'affirmer que le gouvernement fédéral veut réécrire l'histoire du pays pour de simples fins de propagande…

L'Association canadienne-française de l'Alberta pourrait organiser une activité autour des efforts de protection de la langue française dans une province qui a répudié toute forme de bilinguisme dès sa création en 1905, jusqu'à la toute récente décision Caron-Boutet de la Cour suprême. La Société franco-manitobaine pourrait revenir avec force sur la rébellion des Métis sous Louis Riel et sur les persécutions  scolaires après 1890.

L'Assemblée de la Francophonie de l'Ontario peut fort bien souligner le centenaire des luttes les plus féroces contre l'ignoble Règlement 17, ainsi que la campagne en cours pour obtenir - enfin - une université de langue française dans cette province. Les organisations acadiennes peuvent également puiser dans un terreau des plus fertiles, de Caraquet à Pointe-à-l'Église.

Au Québec même, depuis l'époque des anciennes chicanes pour qu'on inscrive quelques mots de français sur les billets de banque et timbres du «Dominion» jusqu'aux offensives fédérales modernes contre tout ce qui pourrait affirmer le caractère distinct et francophone de l'ancien Bas-Canada (contestations de la Loi 101, nuit des longs couteaux, mesures de guerre, etc.), les sociétés historiques et les associations patriotiques telles que les SSJB et autres ne manquent pas de thèmes instructifs.

L'année 2017 approche et le temps de penser à des projets et stratégies, c'est tout de suite. Heureusement il n'est pas trop tard. La page Web de «Fonds Canada 150» (http://bit.ly/1NU4iOw) précise qu'«aucune date limite n'a été fixée pour la présentation des demandes de financement» de projets associés au 150e anniversaire de la Confédération. 

Le défi est lancé. Pourquoi laisser aux propagandistes du bilinguisme-multiculturalisme tous azimuts le monopole des fonds du cent-cinquantenaire? Un peu d'imagination, pour que la réalité des 150 dernières années ne se perde pas dans les vapeurs d'un pays des merveilles imaginé…

Célébrer, non! Souligner, informer, commémorer, OUI !

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Liens à quelques textes de blogue précédents sur 1867-2017…

Fêter les 150 ans du Canada? Non merci! Dans le Huffington Post à http://huff.to/1GjxBKM

Canada 1867-2017. Et le Canada français 1867-2017? Sur mon blogue. http://bit.ly/1PVnktf

Entre 1967 et 2017… Sur mon blogue. http://bit.ly/1zdm1MR